“Much Loved”, la prostitution et nous

Le Maroc de Much Loved

Much Loved de Nabil Ayouche.

Much Loved de Nabil Ayouche.

Noha, Randa et Soukaina sont trois prostituées marocaines dont “Much Loved” dévoile le quotidien. Elles vivent de rapports sexuels tarifés, entre clients du Golfe, européens et marocains sous le soleil de Marrakech. Elles survivent tant bien que mal dans une société où la question de la prostitution est l’ultime tabou. Entre moments de violence, moments complices et moments de tristesse, les héroïnes de “Much Loved” mènent toujours la danse et rappellent au spectateur que peu importe notre avis sur la question de la prostitution, seul le vécu et la volonté de la principale concernée doit compter.

J’ai aimé Noha comme on aime la cheffe d’un groupe. J’ai aimé son humour, sa force, son intelligence et sous son apparente dureté, ses faiblesses. J’ai aimé Randa comme on aime quelqu’un que personne n’aime. J’ai aimé sa fragilité, sa pudeur. J’ai aimé Soukaina comme on aime un enfant. J’ai aimé sa naïveté, sa douceur. J’ai aimé Hlima dite “Ahlème” pour ses maladresses et sa franchise. J’ai aimé Saïd pour son soutien et sa discrétion. J’ai aimé Much Loved car ce n’est pas un énième film sur la prostitution qui donne soit dans un glamour romantique à la Pretty Woman ou dans un froid glacial à la Takken. J’ai aimé Much Loved pour son absence de compromis, l’incroyable réalisme pour quiconque connait la question du travail sexuel au Maroc.

Au Maroc, la polémique a été au rendez-vous avant même que le film ne sorte en salles. Selon le ministère de la communication, le film représente un “outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine et une atteinte flagrante à l’image du royaume”. Condamner un film avant sa sortie ? C’est curieux. Il est quand même dommage que le Maroc accorde un visa pour réaliser un film qui finira interdit au nom de ce que le film a de nuisible au Maroc et d’un certain féminisme. En 2015, le Maroc ne veut pas voir la prostitution droit dans les yeux. On préfère encore ignorer tout ce qui ne plait pas comme si le fait de tourner la tête faisait disparaitre ce qui dérange et malheureusement, la prostitution n’est qu’un des milliers de sujets tabous qu’on ignore, en pensant naïvement qu’une telle attitude fera disparaitre le phénomène.

Certains n’ont rien trouvé d’autre que de créer des pages Facebook incitant au meurtre de l’actrice principale, Loubna Abidar. On balance son adresse, son numéro de téléphone en espérant que quelqu’un “passe à l’acte” et venge la fameuse femme marocaine outrée par la performance de Loubna Abidar. Rappelons à ceux pour qui l’image de la femme marocaine  est importante qu’un appel au meurtre d’une actrice marocaine qui a osé jouer le rôle d’une prostituée, c’est là le pire outrage à la femme marocaine. J’aimerais leur rappeler, malheureusement, que ce qui constitue un outrage à la femme marocaine actuellement, ce n’est pas une performance dans un film, aussi réaliste soit-elle, mais tout une liste de lois complètement rétrogrades. Quant à l’image du Maroc, Much Loved n’a rien apprit : on sait pertinemment que la prostitution, surtout en 2015, est globale alors pourquoi est-ce que le Maroc devrait y échapper ? Mais si ça vous arrange de continuer à vivre avec des oeillères et à prétendre que tout va bien, ne vous risquez surtout pas à les enlever : ce que vous pourrez voir risquerait de vous faire tomber brutalement de votre nuage.

Pour Much Loved, j’aurai aimé que Nabil Ayouche garde certaines scènes qui ont été coupées ou raccourcies. J’ai aimé les discussions avec ces richissimes saoudiens, pourris par leur argent qui pensent être les maitres du monde alors qu’ils ne doivent leur confort qu’à des gisements de pétrole hasardeux qui les ont transformés en business men. J’ai aimé que le film mentionne non seulement d’autres tabous au Maroc mais aussi la solidarité entre certains groupes oppressés sans tomber dans une caricature ou dévier sur un autre sujet. J’ai aimé les discussions, dures et sans fards, beaucoup plus intéressantes et “efficaces” que certaines scènes de sexe. J’aurai également que la présence de Saïd, le chauffeur de ces dames, soit un peu plus expliquée… Il veille tel un ange gardien sur ces femmes et joue les chauffeurs sans jamais demander quoique ce soit. D’ailleurs, à l’exception de Noha et de Hlima, on ne connait rien des antécédents des autres femmes de ce film. J’aurai aimé en savoir un peu plus… Curiosité de spectateur sans doute. J’aimerais en dire plus mais je pense qu’il faudrait que le film soit vu par un maximum de personnes. Et, au delà de l’intrigue, les performances de toutes les actrices sont excellentes, surtout Loubna Abidar qui peut vous faire pleurer d’une seconde à l’autre avant de vous faire rire puis pleurer à nouveau.

Et nous dans tout ça ?

Les quelques abolitionnistes de la prostitution croisées lors de la projection de ce film ont été assez déçues. Elles qui voulaient des prostituées victimes, forcées et honteuses sont tombées sur des prostituées victimisées et qui ne prétendent pas vraiment au titre de femmes les plus malheureuses au monde et qui attendent qu’on vienne les sauver. Certes, le film ne ménage pas le spectateur sur ce que la prostitution clandestine peut avoir de violent mais sans jamais ôter de dignité aux travailleuses du sexe. Le monde dont rêvent les abolitionnistes et où le client est pénalisé, qu’elles le veulent ou pas, c’est le Maroc de Much Loved : un monde où le client peut être pénalisé mais où la prostituée sera toujours 100 fois plus victime, 100 fois plus oppressée, 100 fois plus stigmatisée. Much Loved leur montre cette société dans laquelle la travailleuse du sexe cumule des oppressions à cause d’une clandestinité qui ne la protège de rien et la fragilise encore plus. Dans cette société prohibitioniste, le pouvoir est encore plus concentré entre les mains du client qui peut se permettre toutes les violences, tous les fantasmes et tous les abus. La Police ? Elle joue le vulgaire rôle d’arbitre dans ce monde underground et comme dans toute situation clandestine, ne s’interdit aucun abus : quand la victime est déjà marginalisée et stigmatisée par tous les pans de la société, pourquoi la respecter? Comme dans nos rues et dans nos commissariats bien français, on fait sa loi, on confisque, on harcèle et on viole sans ménagement.

Dommage que nos féministes françaises converties dans le catéchisme anti-prostitution au nom d’une certaine morale, plus proche de la Religion que de la laïcité qui serait devenue leur “truc à elles”, continuent de monopoliser un débat dans lequel elles n’ont aucune légitimité (Caroline De Haas, Anne Cécile Mailfert, Pauline Arrighi, Thalia Breton et autres féministes carriéristes et charismatiques de la France d’en haut qu’on a entendu sur tous les plateaux et sur toutes les ondes ont été travailleuses du sexe pendant…. jamais!). Dommage que nos féministes françaises qui se targuent d’un antiracisme évident, souvent aussi niais et contreproductif que celui de la licra ou de SoS Racisme, donnent dans l’amalgame raciste le plus flagrant, à savoir “majorité de femmes étrangères dans la prostitution = femmes issues de la traite = femmes forcées = oulala pas bien” car, c’est bien connu, une étrangère qui se prostitue ne peut être que contrainte, voyons. Allez dire ça aux travailleuses sexuelles maghrébines que l’on retrouve dans les salons de massage des émirats arabes unis, du Koweit, du Qatar ou encore du Bahrein… Allez dire ça aux chinoises qui s’organisent dans des associations en plein Paris et qui ont des discours à l’opposé de ce qui se dit dans les milieux féministes de l’establishment. Allez leur dire, du haut de votre expérience nulle en tant que travailleuses du sexe, que ces femmes ne peuvent être qu’issues de la traite des êtres humains, qu’elles doivent être sauvées, écoutées. Dommage que nos féministes françaises qui, font mine de s’indigner du contrôle au faciès avec une main, continuent d’appuyer et de valider les pleins pouvoirs à la police de l’autre, ce qui n’aura pour conséquence que plus de répression envers celles qu’elles considèrent, du haut de leur perchoir de bourgeoises, comme des victimes. Une fois de plus, allez voir celles qui ont été confrontées à la police, harcelées, contrôlées, ramassées à 25 dans des cars de police pour finir en garde à vue en étant 12 dans la même cellule sans fiche de garde à vue juste parce qu’elles ont eu le malheur de racoler. C’est ça, le pouvoir que vous voulez renforcer ? La solution, c’est d’augmenter la répression qui n’aura aucun impact direct sur le client? Que vous êtes courageuses.

Rosen Hicher & Linda Lovelace : deux "survivantes" de l'industrie du texte passées du statut de militante pro travail du sexe pour basculer dans le camp opposé...

Rosen Hicher & Linda Lovelace : deux “survivantes” de l’industrie du sexe passées du statut de militante pro travail du sexe pour basculer dans le camp opposé…

Dommage que nos féministes françaises usent et abusent d’une stratégie vieille, à savoir s’approprier des vécus, pour en faire l’illustration parfaite de leurs arguments. Aujourd’hui, nos féministes françaises ont Rosen Hicher comme certaines féministes américaines ont eu Linda Lovelace dans les années 80, pour faire avancer leur agenda anti travail du sexe. On adore les icônes : on les prend sous notre aile, on les médiatise un peu et on leur donne un acte symbolique à accomplir (Rosen Hicher a traversé la France à pied, super). Au passage, on s’autorise des discours plein d’angélisme avec des citations cucul la praline comme le fameux “on fait ça pour nos filles, pour la prochaine génération”; d’habitude, ce genre de phrase est balayé d’un revers de la main par ces féministes qui veulent rompre avec ce genres de discours qui rappelle trop un féminisme pas très féministe, cher à des personnalités comme Sarah Palin ou Michelle Bachman mais qui dans la bouche d’une alliée alibi des féministes comme Rosen Hicher n’est plus ringard, puritain, lisse, etc…  Rosen Hichen ira même défiler avec les Femen, portant dans ses bras une petite fille, histoire de bien émouvoir le peuple blanc venu la soutenir après sa marche. L’image est éloquente, la figure de l’enfant dans les bras de la survivante de la prostitution parle à tous et à toutes sans que personne ne trouve le procédé indécent comme lors des manifestations contre le mariage pour tous… Ici, la famille, c’est respectable, hein. Au passage, une telle image aura été l’occasion rêver de réunir sous la même bannière un beau monde riche de sa diversité blanche des groupes qui ont peu de choses en commun mais qui se sont fait violence le temps d’une action ridicule:  des religiophobes anti laïcité aux seins nus et guirlandes de fleurs, des associations d’origine catholique qui se refusent toujours à distribuer des préservatifs et qui sont encore liées à l’église comme le Nid dont la plupart de ses sites sont situés dans des paroisses ou églises et dont le délégué le plus célèbre est diacre, des féministes du PS et j’en passe… Rappelons juste que, outre ce statut de “survivante qui donne de la légitimité au combat contre le travail sexuel”, Rosen Hicher et Linda Lovelace ont en commun le fait d’avoir écrit des livres à la gloire du travail sexuel, avant de basculer dans le camp adverse et de rejoindre les rangs du militantisme anti travail du sexe. A la fin de sa vie, Linda Lovelace est revenu sur son militantisme anti pornographie, a posé en lingerie pour un magasine érotique, assisté comme vedette à des foires pornographiques où elle a dédicacé des VHS de Gorge Profonde et dénoncé l’instrumentalisation de son histoire par le féminisme de l’époque. Quand Linda Lovelace était obligée de travailler comme femme de ménage de nuit et secrétaire de jour pour payer ses factures médicales et subvenir aux besoins de sa famille, aucune féministe n’était là pour la soutenir. Alors, à celles qui attendent que les cavalières de l’abolition leur viennent en aide, n’oubliez jamais qu’elles vous exploiteront à leur tour comme vous l’avez été ou avez eu le sentiment de l’être pour faire avancer LEUR cause, pas la vôtre. Dommage que nos féministes françaises n’aient que pour seul argument l’idée que le travail sexuel ne pourrait être tolérable parce que c’est une violence et que c’est une exploitation. Que ce soit une violence, c’est toujours discutable, mais ce n’est pas l’augmentation de la répression, l’invisibilisation de la profession et le harcèlement qui rendra le métier moins violent. Quand à l’exploitation… si elles veulent qu’on les prenne au sérieux, que nos féministes françaises brûlent leurs vêtements achetés dans de grandes enseignes de prêt à porter mais fabriqués dans des ateliers de confection où l’on exploite l’être humain jusqu’aux suicides et aux évanouissements des salarié-e-s et on en discutera. Aucune féministe française ne prendra des airs outrés ou ne déclarera, sourcils froncés et air grave dans les yeux, que “le client doit être responsabilisé et savoir ce qu’il a en face de lui”. Et si le client, ce sont les abolitionnistes ou les lectrices du magasine ELLE qui achètent des tee shirts portant la mention “This is what a feminist looks like” fabriqués dans des conditions inhumaines par des femmes qui travaillent 16 heures par jour , on vous pénalise comment? A moins qu’une exploitation soit plus acceptable qu’une autre ? Je rappelle qu’au delà du textile, il existe aussi d’autres formes d’exploitation qui couvrent de nombreux secteurs comme la restauration, la fabrication de nombreux articles de consommation courante, l’électroménager, etc… L’exploitation qui n’a pas le droit à l’indignation féministe, c’est celle qui concerne nos smartphones qui sont crées en Chine dans des bâtiments équipés de grillages afin d’éviter des suicides sur place , l’huile d’Argan que l’on importe en France après avoir pillé les réserves au Maroc et ruiné la santé des marocaines qui vont l’extraire afin que les européennes puissent se trémousser cheveux en vain et cela quelque soit le climat, mais aussi nos nourrices de France, généralement immigrées, mais qui torchent le cul de leurs gosses pour leur permettre à ces femmes du XXI ème siècle, de faire carrière sans trop de difficultés, etc… On pourra également parler de toutes ces professions qui sont des exploitations qui touchent des individus que nous ne remarquons même plus tant notre regard s’est habitué à les ignorer mais qui n’ont pas le droit d’être défendus par nos féministes. Ce sont des exploitations qui concernent beaucoup plus de monde et couvrent beaucoup plus de domaines mais jamais les abolitionnistes ne s’attaqueront à une exploitation aussi puissante. Comme d’habitude, c’est tellement plus facile de taper sur les plus faibles, les plus précaires, les victimes comme elles les appellent (quand elles ne parlent pas des travailleuses du sexe comme étant des “pauvres filles”) et qu’elles veulent sauver malgré elles car elles auront toujours raison. Dans les courants féministes “d’en haut”, on se trouve digne, subversif et sans doute admirable quand on supplie Google France de verser encore quelques subventions comme Anne Cécile Mailfert l’a fait sans jamais se dire qu’au final, il n’y a aucune différence entre gratter des euros à une multinationale américaine en battant des cils et monnayer un rapport sexuel consenti. Chez OLF, va-t-on considérer Mailfert comme une victime et pénaliser Google ? Vous avez 4 heures. Mais chez les abolitionnistes, quand on est persuadé de détenir la vérité à la place de ceux qui l’a vivent, tous les moyens justifient la fin. On va jusqu’à présenter  un court métrage ringard, alarmiste pour rien, puant la morale puritaine et qui n’a absolument rien à envier aux montages photos racistes et homophobes trainant sur internet et qui traitent, avec effet de panique, du déclin de la civilisation, de cette société à la dérive, de nos “valeurs”, etc… Ca va les abolitionnistes ? Pas le sentiment de tomber dans la caricature ? Pas le sentiment d’agir exactement comme ceux qui sont vos ennemis, en temps normal, comme ce patriarcat qui s’affole du futur quand “un changement” arrive?

10522182_657907420970464_109752714_a Aux bonnes âmes de France qui veulent à tout prix intervenir dans le débat sur l’abolition de la prostitution, souvenez-vous que vous ne pouvez pas pleurer le manque de représentation de femmes dans tous les domaines de la terre (assemblée nationale, sénat, armées, CA des entreprises, etc…) et occuper l’espace et la parole des travailleuses du sexe. Vous ne pouvez pas non plus décider que seules les ex travailleuses du sexe qui ont fait le deuil de leur métier au point d’en nourrir votre argumentaire et de militer à vos côté ont le droit de parler… alors que la loi n’aura aucune incidence sur elles. Vous ne pouvez pas également continuer à marcher sur la tête quand on a un volet social merdique à proposer pour celles qui souhaitent quitter le travail du sexe et qu’on propose une aide conditionnée à des travailleuses sans papier qui, pour le coup, ressemble à s’y méprendre avec du chantage. Aux bonnes âmes de France qui, comme Patric Jean et autres guignols de chez Zéro Macho, crient haut et fort combien ils ne sont pas clients de la prostitution qui est abominable et tout le baratin des bourgeois qui n’ont jamais été dans le besoin : votre ligne de conduite et vos arguments sont inutiles. Votre seul argument, c’est de dire que vous êtes contre la prostitution. Et là, l’envie de vous répondre me brûle les lèvres : et alors ? Vous êtes contre ? Vous voulez une médaille, un avantage fiscal ? En quoi le fait de dire que vous êtes contre est pertinent dans le débat (pour glousser quand on une travailleuse du sexe parle, ça c’est pas très zéro macho au passage, hein).Bien. Passez votre chemin. Et cessez de grignoter le temps de débat et de discussions qui doit être autour, une fois de plus, concentré entre les premières concernées. Cessez les aberrations du genre “Il faut du désir” ou “c’est une violence”. C’est bien le sentimentalisme, ça rapporte beaucoup d’argent à Hollywood, mais politiquement ça montre vos limites et faiblesses quand vous ne pouvez plus traiter celles qui ont le malheur de ne pas être abolitionnistes d’aliénées, de “pauvres filles” et autres qualificatifs. Une bonne fois pour toutes : aller à la rencontre de prostituées en activité, non issues de la traite et laisser les parler. Laisser. Les. Parler. En tout cas, personne n’est dupe et quand on voit de quoi est capable, en terme d’attaques, d’insultes et de calomnies, le camp abolitionniste, on perd toute sympathie à son égard.

Aux bonnes âmes marocaines, regardez la vérité en face. Et sachez que la grande confrontation ne peut être indéfiniment repoussée quand on sait combien les choses bougent rapidement. Much Loved a scandalisé alors qu’il pouvait être l’occasion de débattre, d’officialiser une discussion et un phénomène. J’espère sincèrement que ce film n’était pas une petite parenthèse dans la société marocaine mais que le sujet reviendra sur la table. La prochaine fois, peut être…

 

4 réflexions au sujet de « “Much Loved”, la prostitution et nous »

  1. Brielle

    « Une bonne fois pour toutes : aller à la rencontre de prostituées en activité, non issues de la traite et laisser les parler. »

    Moi, Brielle, travailleuse du sexe non issue de la traite.

    J’acquiesce à la moindre virgule de votre billet. La domination de l’homme sur la femme ? Mais c’est le cas dans tous les domaines de la société. Le rapport d’inégalité subit en prostitution est le même que dans tout autre lieu d’échange entre les deux sexes. Je peux en témoigner, puisque j’ai exercé des dizaines d’autres métiers/professions, mais eux, socialement acceptés.

    Ce qui révolte de toute évidence dans la prostitution c’est avant tout les conditions dans lesquelles elle s’exerce. Il est stupide ou hypocrite de prétendre que le domaine du sexe ne diffère d’ores et déjà en rien des autres. Toute notre société occidentale, qu’on le veuille ou non, qu’on le déplore ou pas, est structurée autour des interdits sexuels, et tous ces interdits ont connu des définitions et des seuils de tolérance très variables au court du temps. Ainsi, il semble que les conséquences traumatiques liées à la transgression des normes sexuelles sont déterminées moins par les actes eux-mêmes que par le jugement dont ils font l’objet dans un contexte donné.

    Ce qui blesse durablement une fille qui s’est prostitué, c’est, au delà du regard de son client, le regard culpabilisant et dépréciateur de sa communauté.

    Que dire de ces sociétés où il est admis que les jeunes filles soient données en mariage contre leur gré tandis que l’on montre du doigt la prostitution. La raison pour laquelle ces sociétés condamnent la prostitution n’est aucunement la violence faite à la femme, c’est au contraire le fait qu’elle soit libre de connaitre plusieurs partenaires. Ce n’est pas pour rien que l’on y qualifie du même nom une femme qui a des relations avec plusieurs hommes sans même que ces dernières soient monnayées !

    En fait, la prostitution a toujours été considérée comme un mal nécessaire : une frange salie de la gente féminine apte à rendre pure toute les autres femmes. Il s’agit dès lors de la dissimuler tant bien que mal tout en se gardant bien de l’éradiquer car elle est la condition même du maintien de l’ordre : les maris trompent leurs femmes sans que les amantes viennent faire scandale ; les hommes dont personne ne veut peuvent se satisfaire et échapper à la tentation du viol, préservant ainsi les « vraies femmes ». On voit bien que le véritable problème n’est pas l’argent (une femme peut être vendue à un seul homme ou même encore se faire entretenir par un seul homme : rester avec son mari pour l’argent, cela est admis) ce qui choque, ce qui terrorise la société de façon primaire et archaïque c’est la libération de la sexualité féminine car cela pose fondamentalement un problème de filiation. « Comment dès lors être sur que nos enfant, que nos pères sont bien les nôtres ? »

    Qui s’offusque de la prolifération des sites de rencontres ou l’on choisi son partenaire comme une véritable marchandise ? La vérité c’est cette question penne a trouver des défenseurs et se heurte à la mauvaise fois généralisée. Cette peur viscérale de la femme impure est encrée si profondément dans les conscience, elle est presque un pilier de la société. Les femmes ont un contre modèle qui fonctionne comme faire valoir. Les hommes n’ont aucune envie de voir leur femmes s’émanciper. Ils veulent pouvoir s’amuser avec les « filles faciles » et faire leur vie avec « la fille bien » le moment venu. Cette frontière est nécessaire à tous, on a besoin de ce dire que nous sommes des victimes non consentantes qui avons un problème cela empêche de nous confondre avec les autres femmes. Et évidement étant donné les conditions ou dans lesquelles la loi place cette activité rare sont les personnes privilégiée et saines d’esprit qui s’y mettent. Et à force de s’entendre répéter qu’on a un problème mentale on fini peut-être par en avoir un…

    En définitive, laisser la prostitution dans l’illégalité c’est placer celles qui l’exercent dans la marginalité et la précarité (et c’est bien l’intention de certains !) c’est empêcher les clients de différencier les prostituées consentantes de celles qui sont exploitées par des réseaux, c’est priver de dignité toutes celles qui l’exercent…

    La bêtise de ce « non-débat » vient du fait qu’il se limite à ce sophisme : les prostituées sont malheureuses c’est donc bien l’essence même de leur activité qui est mauvaise et qui doit être abolie.

    Or faites accéder la prostitution au statut de profession libérale, de façon à ce que les prostitué(e)s puissent travailler en cabinet, à la manière des avocats ou médecins, vous verrez faire cesser l’oppression masculine qui s’y exerce actuellement, vous cesserez d’alimenter les réseaux de proxénètes. Les “travailleur.euses ne seront plus en majorité des filles misérables ou contraintes… atteintes de troubles affectifs… !

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    1. Paige Auteur de l’article

      Chère Brielle,
      Je vous remercie pour votre commentaire qui est la parole la plus intelligente que j’ai pu lire sur le sujet.
      Pourquoi est-ce que nous n’entendons jamais ces voix ? Parce que nous savons le danger qu’un tel discours pourrait produire. Merci à vous pour votre contribution et bon courage car avec la répression et les lois qui tombent, les travailleurs et les travailleuses du sexe vont en avoir besoin.

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      1. Brielle

        Merci à vous pour cet espace de parole.

        D’autres qui occupent de plus en plus notre espace et notre parole : les forums virtuels de clients de la prostitution et des opportunités supplémentaires pour ceux-ci à exiger au fil des ans toujours plus le statut du “client roi” (comprenez par là le client qui cherche tout autre chose qu’une relation prédéfinie, claire, balisée et tarifée, mais une amitié, un amour, en somme la « femme privée » au lieu de la « femme public » sous-entendant du gratuit à la clef, pas fou les chalands) tout en réfutant le droit de qualifier et de considérer la prostitution comme une activité commerciale. Sur ces forums où une remise en question récurrente des qualités et défauts humains d’une femme au motif qu’elle exerce l’escorting. Une discrimination par le job émanant de la part de ceux qui les fréquentent, et qui finalement méprisent et le job et les femmes prostituées – soit-disant « ces femmes pas comme les autres ».

        La pénalisation avec ça ? Le jour où il sera admis et prouvé que la prostituée/escorte indépendante exerce sous une quelconque contrainte, et notamment celui du client-roi-faux-amoureux-transi et de son argent, créant ainsi une aliénation et une dissymétrie de la relation vénale, je doute d’assister a une adaptation de fonctionnement des prostituées et que ces clients s’en réjouissent. Les abolitionnistes qui avancent précisément ce genre d’arguments obtiendront ce qu’ils veulent : l’abolition pure et simple de la prostitution. Et ils auront raison, puisque certains clients eux-mêmes admettent ou revendiquent cette aliénation !

        Une activité aussi stigmatisée, aussi marquante socialement dans un chemin de vie, ne peut que nous maintenir dans le silence, l’anonymat, l’invisibilité et c’est bien dans cette assujettissement que la majorité de la société incluant clients, certaines féministes et autorités gouvernementales veulent nous maintenir.

        Oui, ce film aurait pu ouvrir la discussion, élever le débat, tirer TOUTES les femmes de nos sociétés vers le haut, mais je ne connais personne parmi mes consœurs chez qui il reste un brin d’énergie après un quotidien à se battre, à se justifier, à se cacher, à s’excuser, à se sentir inlassablement coupable ou victime, à protéger sa vie privée, familiale et professionnelle, passée et futur, pour venir en discuter publiquement.

        Merci encore de m’avoir lu.

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        1. Paige Auteur de l’article

          Je pense que c’est à moi de vous remercier.
          N’étant ni travailleur du sexe, ni concerné directement par la question, je trouve le débat particulièrement foireux car des paroles comme la vôtre, qui, je le pense, sont cent fois plus légitime que n’importe quel autre diagnostic ou opinion, ne sont jamais entendues.
          Je crois que beaucoup de travailleuses du sexe sont particulièrement fatiguées, entre les pressions sociales, le harcèlement policier et la confiscation de parole, comment occuper un débat qui les concerne ? A présent, certaines ont déjà commencé à vivre comme si leur métier était abolit, c’est à dire avec d’avantage de clandestinité et malheureusement des clients beaucoup plus puissants.
          En tout cas, je le dis et je le redis : bon courage aux prostituées parce que rien, je le dis et je le répète, rien n’a été fait à leur avantage. La pénalisation n’a pas été pensée pour elles mais contre elles, sans elles, quoiqu’on en dise.
          Je dois prochainement aller à la rencontre d’anciennes travailleuses qui sont contre la pénalisation et dont je parlerai sans doute même si je ne vous cache pas que même en étant dans une position de soutien idéologique pour leur indépendance et leur accès à plus de droits, je me sens horriblement mal d’avoir à parler “pour elles” sans avoir été appelé à le faire. Merci encore!

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