13 Novembre, l’année d’après

“Je ne me jette pas dans les eaux de la culture du moment : je suis au bord du précipice de ce qui vient après.”

Sandra Bernhard.

 

7780517382_au-bataclan-de-nombreuses-personnes-sont-venus-se-recueillirIl est des anniversaires qu’on déteste voir arriver. On sait qu’on ne les célèbrera pas car on ne se réjouit jamais de se souvenir parfaitement d’une nuit d’horreur. La soirée du 13 Novembre aurait du être ordinaire. Peut être particulièrement placée sous le signe de la chance ou de la malchance, selon l’intérêt qu’on accorde aux superstitions qui concernent le vendredi 13 mais en aucun cas d’une aussi grande et aigre douleur. Le terrorisme avait frappé, une fois de plus. En plein Paris. La mort avait fauché tant d’innocents que l’on se demandait tous si la fin, ce concept qui signifie « notre mort », n’était pas proche. Des bombardements à l’autre bout du monde avaient suivi. Ici, la parole s’était lâchée, les débats superficiels et réflexions dignes de conversations de bar s’étaient généralisés. Un pas de plus vers la folie.

Dans le drame et dans le deuil national, on avait parlé de choc des civilisations, d’atteinte aux symboles républicains et au mode de vie français. « Chez nous, on se rassemble pour assister à un matche de football, chez nous on acclame les artistes sur scène, chez nous on est en terrasse… ». De gauche à droite, on jouait en parfaite harmonie la même mélodie néoconservatrice pour nous endormir. « Ils ne nous aiment pas, n’adhérent pas à nos valeurs, c’est uniquement pour ça qu’ils nous ont attaqués ». La partition ne comportait que des fausses notes mais la chanson plaisait beaucoup, un fait qui aurait du nous faire tous réagir. Mais nous avions préféré nous laisser berner.

Franchement, nos morts et leurs familles méritaient mieux. On leur devait autre chose qu’un enfumage ou une campagne de hashtags, entre les commémorations et les recueillements. On leur devait le moindre des respects : la vérité. On leur devait de trouver la paix en ce bas monde pour éviter que l’horreur se reproduise. On leur devait tant de choses…

Au lieu de ça, on s’est payé un an de 13 Novembres et à l’échelle mondiale. Belgique, Allemagne, Turquie, Indonésie, Arabie Saoudite, Irak, Syrie, Pakistan, Tunisie… Des attentats à n’en plus finir, à douter de nos doutes et à envisager le futur comme une hypothèse, voir un miracle. Hélas, à mesure que l’horreur s’éloigne de nos frontières, elle emporte avec elle un peu de notre intérêt, de notre compassion et de nos larmes. Misère de notre époque : on ne pleure plus la perte des autres parce que les autres sont les autres et ne seront jamais nous comme nous ne seront jamais eux. Les morts turcs, tunisiens, syriens, irakiens, saoudiens, indonésiens, libanais… ? On les soutiendra, modestement, par respect puis on retournera à nos querelles d’imposteurs du petit écran dont les foudres rhétoriques s’abattent au gré des opportunités médiatiques. Certains vivent pour les attentats comme d’autres vivent pour la gloire : pour s’approprier la lumière.

Puis, il y a eu les mini 13 Novembres de profondeur, tout au long de cette année. Ils ont tant de visages et tant de corps différents qu’il est presque impossible de tous les recenser. Une seule chose les unit : ils ne veillent pas à la paix. Ils contredisent l’émotion feu de paille et la douce illusion d’unité nationale. Ils ne frappent pas comme des bombes ou des mitraillettes. Ils ne portent pas la cape de la mort mais creusent des tombes pour les années à venir en semant la zizanie dans un pays qui se divise à grande vitesse. Ils sont ces perquisitions qui ont traumatisé des quartiers tout entiers, ces débats où il fallait à tout prix caillasser l’Islam et les musulmans en dépolitisant les attentats, ces paroles odieuses d’hommes politiques, ces ouvrages et ces tribunes scandaleuses, ces dénis des conséquences islamophobes des attaques, ces refus d’autocritique de la politique étrangères, ces projets de lois racistes, ces agressions…

Après le chaos, encore le chaos. En un an, la réponse à la haine aura été une haine quasi proportionnelle, entre bombardements à l’étranger, soutient à des théocraties brutales via les contrats de ventes d’armes et nous, ici. Dans un contexte de chagrin, de crispations, de divisions, de déplacement des populations qui fuient la guerre et de flambées racistes, nous avons fait le choix de la haine. Un an après, elle peut bomber le torse avec virilité et s’admirer dans le miroir : elle est devenue tellement automatique, tellement tentante et tellement populaire qu’elle est normalisée. On peut désormais, avec l’aval général, haïr au nom de la paix. On vous répondra que ce n’est pas de la haine, l’islamophobie ou le tout sécuritaire. On vous répondra que ce n’est pas de la haine que de s’obstiner à ne parler que d’islam sans contexte, sans géopolitique, entre non spécialistes, du matin au soir, en tirant des sonnettes d’alarmes, avec des reportages bidonnés, avec des polémistes omniprésents et ultra relayées, avec fausse indignation en option. Et ne vous avisez pas d’émettre un bémol : on pourrait vous répondre que l’on ne peut plus rien dire, de nos jours. Ne vous avisez pas de critiquer : le chantage à la désolidarisation pourrait vous pendre au nez.

J’avais eu besoin de trois mois pour écrire sur les attentats. Ma vie étant ce qu’elle était, j’étais piqué par plusieurs aiguilles en même temps mais décidé à contribuer à la paix. Dans la douleur, je tombe souvent dans la niaiserie avant que la réalité ne me rattrape et me gifle violemment. La paix ? Elle est lointaine. C’est devenu un fantasme, parce qu’il m’habite et ne me hante pas, contrairement aux rêves dont il est permis de douter. Un fantasme titille, obsède et pousse à l’action. J’ai toujours préféré mes fantasmes à mes rêves. Mais comment y parvenir de manière définitive et révolutionnaire dans le contexte actuel ? Suis-je seul à voir que nous avons raté une opportunité de rectifier nos erreurs ? Suis-je seul à être fatigué du simplisme politique et de toutes les atroces retombées nationales et internationales ?

bataclan-cafe-panoramiqueVous êtes vous déjà promenés près du Bataclan, depuis le 13 Novembre 2015 ? Je déconseille l’expérience. On s’y sent affreusement mal. Le souvenir de la tragédie a effacé tous les souvenirs heureux qui la précédaient. On ne peut plus repenser à ses concerts, à ses leçons de guitare dans le quartier, à ses ballades et à ses déjeuners en terrasse sans une pointe de culpabilité. On était heureux « avant ». Inconsciemment heureux. On pense même qu’on ne sera plus jamais aussi heureux qu’on l’a été. Ou seul. Aujourd’hui, il m’est impossible, dans la noirceur de la nuit ou dans la blancheur du jour, de ne pas me sentir accompagné dans ce quartier. Des yeux dont on devine les propriétaires nous regardent. Il m’est impossible de les ignorer. De même qu’il m’est impossible d’ignorer ce qui s’y est passé et ce qui en a découlé.

Aujourd’hui, soit un an après, j’ai toujours peur. Dans le métro, dans le hall des aéroports, dans la rue, devant les vitrines, au bar, j’ai peur. Je n’arrive toujours pas à vivre avec et je ne suis pas prêt pour vivre sans. Ma peur est vicieuse puisqu’elle suscite la crainte de ceux qui m’entourent et qui se demandent pourquoi je suis si nerveux alors que j’ai l’air si… normal? A chaque séparation avec mes proches, même la plus anodine, je pars avec l’idée morbide que c’est peut être la dernière fois. La fin peut venir plus tôt et plus vite, sans prévenir. Personne ne connait avec certitude la date de sa dernière séance. Mon seul “réconfort” est de me dire que d’autres vivent le 13 novembre quotidiennement et que leur courage et leur ténacité devraient nous inspirer. Il y a un an, ce sont mes frères et mes sœurs qu’on a tués. On m’avait interdit de les pleurer sans admettre ma responsabilité au simple motif que je ressemblais aux tueurs, d’un point de vue ethnique. On m’avait demandé de ne pas en faire trop, non plus. J’avais gobé les remarques en silence, en refusant de culpabiliser ou même de répondre, par sagesse, espérant que les esprits reviennent à la raison mais depuis, qu’avons-nous fait de la raison ? Nous l’avons semée. Nous lui avons préféré la haine. Ils lui ont préféré la haine. Convertissez-vous à la paix. Convertissons-nous tous à la paix.

4 réflexions au sujet de « 13 Novembre, l’année d’après »

  1. Farid

    Plutôt intéressante vos réactions sur le pathos médiatique, bien que dans cet article, vous soyez vous même dans l’émotionnel : ” Dans le métro, dans le hall des aéroports, dans la rue, devant les vitrines, au bar, j’ai peur. Je n’arrive toujours pas à vivre avec et je ne suis pas prêt pour vivre sans etc… “.

    Les journalistes et les pseudo intellectuelle traite les sujets en surface, commentant la petite phrase de l’un ou de l’autre sans même donné un éclairage qui pourrait permettre aux “citoyens” de mieux appréhender les choses du moment, cela dis, vous en faites tout autant…pourquoi ne pas donner suffisamment d’informations pour que vos lecteurs puissent avoir un avis plus clair sur les choses actuelles.

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  2. Farid

    Bon…apparemment mes commentaires sont en attente de validation, va savoir, pourquoi suis constamment censuré que ce soit sur votre site ou un autre, il me semble que les avis qui sortent des opinions commune sont peu appréciés par les diffuseurs d’opinions, tout de même incroyable à quel point les gens sont aveugles, le problème c’est qu’ils croient en ce qu’ils voient et entendent, ils en oublient l’art de la ruse et du mensonge qui règne au sein de la cité.

    Cela me fait penser au film : ” la flûte de pan ” , comme on dis si bien, le plus important est de préserver son intégrité pour le salut de son âme, que la paix soit avec vous.

    Bon vent.

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