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13 Novembre, l’année d’après

“Je ne me jette pas dans les eaux de la culture du moment : je suis au bord du précipice de ce qui vient après.”

Sandra Bernhard.

 

7780517382_au-bataclan-de-nombreuses-personnes-sont-venus-se-recueillirIl est des anniversaires qu’on déteste voir arriver. On sait qu’on ne les célèbrera pas car on ne se réjouit jamais de se souvenir parfaitement d’une nuit d’horreur. La soirée du 13 Novembre aurait du être ordinaire. Peut être particulièrement placée sous le signe de la chance ou de la malchance, selon l’intérêt qu’on accorde aux superstitions qui concernent le vendredi 13 mais en aucun cas d’une aussi grande et aigre douleur. Le terrorisme avait frappé, une fois de plus. En plein Paris. La mort avait fauché tant d’innocents que l’on se demandait tous si la fin, ce concept qui signifie « notre mort », n’était pas proche. Des bombardements à l’autre bout du monde avaient suivi. Ici, la parole s’était lâchée, les débats superficiels et réflexions dignes de conversations de bar s’étaient généralisés. Un pas de plus vers la folie.

Dans le drame et dans le deuil national, on avait parlé de choc des civilisations, d’atteinte aux symboles républicains et au mode de vie français. « Chez nous, on se rassemble pour assister à un matche de football, chez nous on acclame les artistes sur scène, chez nous on est en terrasse… ». De gauche à droite, on jouait en parfaite harmonie la même mélodie néoconservatrice pour nous endormir. « Ils ne nous aiment pas, n’adhérent pas à nos valeurs, c’est uniquement pour ça qu’ils nous ont attaqués ». La partition ne comportait que des fausses notes mais la chanson plaisait beaucoup, un fait qui aurait du nous faire tous réagir. Mais nous avions préféré nous laisser berner.

Franchement, nos morts et leurs familles méritaient mieux. On leur devait autre chose qu’un enfumage ou une campagne de hashtags, entre les commémorations et les recueillements. On leur devait le moindre des respects : la vérité. On leur devait de trouver la paix en ce bas monde pour éviter que l’horreur se reproduise. On leur devait tant de choses…

Au lieu de ça, on s’est payé un an de 13 Novembres et à l’échelle mondiale. Belgique, Allemagne, Turquie, Indonésie, Arabie Saoudite, Irak, Syrie, Pakistan, Tunisie… Des attentats à n’en plus finir, à douter de nos doutes et à envisager le futur comme une hypothèse, voir un miracle. Hélas, à mesure que l’horreur s’éloigne de nos frontières, elle emporte avec elle un peu de notre intérêt, de notre compassion et de nos larmes. Misère de notre époque : on ne pleure plus la perte des autres parce que les autres sont les autres et ne seront jamais nous comme nous ne seront jamais eux. Les morts turcs, tunisiens, syriens, irakiens, saoudiens, indonésiens, libanais… ? On les soutiendra, modestement, par respect puis on retournera à nos querelles d’imposteurs du petit écran dont les foudres rhétoriques s’abattent au gré des opportunités médiatiques. Certains vivent pour les attentats comme d’autres vivent pour la gloire : pour s’approprier la lumière.

Puis, il y a eu les mini 13 Novembres de profondeur, tout au long de cette année. Ils ont tant de visages et tant de corps différents qu’il est presque impossible de tous les recenser. Une seule chose les unit : ils ne veillent pas à la paix. Ils contredisent l’émotion feu de paille et la douce illusion d’unité nationale. Ils ne frappent pas comme des bombes ou des mitraillettes. Ils ne portent pas la cape de la mort mais creusent des tombes pour les années à venir en semant la zizanie dans un pays qui se divise à grande vitesse. Ils sont ces perquisitions qui ont traumatisé des quartiers tout entiers, ces débats où il fallait à tout prix caillasser l’Islam et les musulmans en dépolitisant les attentats, ces paroles odieuses d’hommes politiques, ces ouvrages et ces tribunes scandaleuses, ces dénis des conséquences islamophobes des attaques, ces refus d’autocritique de la politique étrangères, ces projets de lois racistes, ces agressions…

Après le chaos, encore le chaos. En un an, la réponse à la haine aura été une haine quasi proportionnelle, entre bombardements à l’étranger, soutient à des théocraties brutales via les contrats de ventes d’armes et nous, ici. Dans un contexte de chagrin, de crispations, de divisions, de déplacement des populations qui fuient la guerre et de flambées racistes, nous avons fait le choix de la haine. Un an après, elle peut bomber le torse avec virilité et s’admirer dans le miroir : elle est devenue tellement automatique, tellement tentante et tellement populaire qu’elle est normalisée. On peut désormais, avec l’aval général, haïr au nom de la paix. On vous répondra que ce n’est pas de la haine, l’islamophobie ou le tout sécuritaire. On vous répondra que ce n’est pas de la haine que de s’obstiner à ne parler que d’islam sans contexte, sans géopolitique, entre non spécialistes, du matin au soir, en tirant des sonnettes d’alarmes, avec des reportages bidonnés, avec des polémistes omniprésents et ultra relayées, avec fausse indignation en option. Et ne vous avisez pas d’émettre un bémol : on pourrait vous répondre que l’on ne peut plus rien dire, de nos jours. Ne vous avisez pas de critiquer : le chantage à la désolidarisation pourrait vous pendre au nez.

J’avais eu besoin de trois mois pour écrire sur les attentats. Ma vie étant ce qu’elle était, j’étais piqué par plusieurs aiguilles en même temps mais décidé à contribuer à la paix. Dans la douleur, je tombe souvent dans la niaiserie avant que la réalité ne me rattrape et me gifle violemment. La paix ? Elle est lointaine. C’est devenu un fantasme, parce qu’il m’habite et ne me hante pas, contrairement aux rêves dont il est permis de douter. Un fantasme titille, obsède et pousse à l’action. J’ai toujours préféré mes fantasmes à mes rêves. Mais comment y parvenir de manière définitive et révolutionnaire dans le contexte actuel ? Suis-je seul à voir que nous avons raté une opportunité de rectifier nos erreurs ? Suis-je seul à être fatigué du simplisme politique et de toutes les atroces retombées nationales et internationales ?

bataclan-cafe-panoramiqueVous êtes vous déjà promenés près du Bataclan, depuis le 13 Novembre 2015 ? Je déconseille l’expérience. On s’y sent affreusement mal. Le souvenir de la tragédie a effacé tous les souvenirs heureux qui la précédaient. On ne peut plus repenser à ses concerts, à ses leçons de guitare dans le quartier, à ses ballades et à ses déjeuners en terrasse sans une pointe de culpabilité. On était heureux « avant ». Inconsciemment heureux. On pense même qu’on ne sera plus jamais aussi heureux qu’on l’a été. Ou seul. Aujourd’hui, il m’est impossible, dans la noirceur de la nuit ou dans la blancheur du jour, de ne pas me sentir accompagné dans ce quartier. Des yeux dont on devine les propriétaires nous regardent. Il m’est impossible de les ignorer. De même qu’il m’est impossible d’ignorer ce qui s’y est passé et ce qui en a découlé.

Aujourd’hui, soit un an après, j’ai toujours peur. Dans le métro, dans le hall des aéroports, dans la rue, devant les vitrines, au bar, j’ai peur. Je n’arrive toujours pas à vivre avec et je ne suis pas prêt pour vivre sans. Ma peur est vicieuse puisqu’elle suscite la crainte de ceux qui m’entourent et qui se demandent pourquoi je suis si nerveux alors que j’ai l’air si… normal? A chaque séparation avec mes proches, même la plus anodine, je pars avec l’idée morbide que c’est peut être la dernière fois. La fin peut venir plus tôt et plus vite, sans prévenir. Personne ne connait avec certitude la date de sa dernière séance. Mon seul “réconfort” est de me dire que d’autres vivent le 13 novembre quotidiennement et que leur courage et leur ténacité devraient nous inspirer. Il y a un an, ce sont mes frères et mes sœurs qu’on a tués. On m’avait interdit de les pleurer sans admettre ma responsabilité au simple motif que je ressemblais aux tueurs, d’un point de vue ethnique. On m’avait demandé de ne pas en faire trop, non plus. J’avais gobé les remarques en silence, en refusant de culpabiliser ou même de répondre, par sagesse, espérant que les esprits reviennent à la raison mais depuis, qu’avons-nous fait de la raison ? Nous l’avons semée. Nous lui avons préféré la haine. Ils lui ont préféré la haine. Convertissez-vous à la paix. Convertissons-nous tous à la paix.

La colère, le sang et la perte

J’ai écrit cet article pour les blessés, les meurtris, les apeurés et les affaiblis. Et je n’ai pas à m’excuser des erreurs des autres. Juste à pleurer de rage les tourments de notre époque.

       D’abord, on apprend le drame. Comme en Janvier 2015, on cesse toute activité immédiatement tant la nouvelle nous glace le sang et fige tous nos muscles. On se passe de toute réflexion, de tout ce qui pourrait empêcher la communication entre le cœur et l’esprit pour se concentrer sur ce qui vient de se briser à l’intérieur. On allume sa télévision, on lâche son téléphone portable et on attend. Et l’info continue nous drogue.

            Pourvu qu’il ne se soit rien passé. Que ce soit juste un accident. Quelque chose de banal. Quelque chose qui n’ait aucune conséquence. Un pétard qui a fait trop de bruit ou un accident comme on en voit toutes les nuits. Pourvu qu’il n’y ait pas de morts. Pourvu qu’ils s’en sortent.

            La nouvelle tombe. L’horreur est revenue. Elle avait frappé la veille à Beyrouth, chez les arabes, aussi divers et différents qu’ils soient. On s’en fichait royalement. Comme d’habitude. Le moyen orient, même s’il obsède les patriotes à deux balles, même s’il fascine parfois les plus paumés de chez nous et même s’il abrite une poignée de tortionnaires amis de nos présidents bien occidentaux, c’est quand même loin sur la carte. Mais là, on sent le rapprochement.

            Pourvu que ce ne soit pas un carnage. Pourvu qu’on retrouve que des survivants. Pourvu que le plan meurtrier ait échoué. Pourvu que les médias fournissent un travail de qualité. Pourvu qu’ils soient tous en sécurité. Pourvu qu’on se réveille à tant.

            J’étais de ceux qui ont alterné les pleurs et les cris, la douleur et la rage. J’étais de ceux qui auraient pu se trouver sur les lieux, qui ont vibré dans des concerts de rock, qui ont dîné ou bu un verre en terrasse, qui ont marché dans les rues de Paris dans la sérénité. J’étais de ceux qui ne comprenaient pas, qui se demandaient « pourquoi » et qui ne voulaient pas voir de photos, entendre des témoignages, lire des messages de haine. Et puis deux mois plus tard, je suis revenu à moi, la page se tournait difficilement, avec une écornure comme pour me dire que je ne pouvais éviter ce passage dans ma vie. Dans nos vies.

La violence

           Rien ne saurait justifier l’horreur d’un attentat. Même si je ne trie pas mes larmes parce que je considère que chaque vie compte et dois compter pour toujours, je dois avouer que plus les attentats se rapprochent de nous et plus l’avenir me paraît incertain. Le danger est imminent, les rues ne sont plus sûres. La suspicion est revenue même si on a le droit à des remarques blessantes mais qu’on mettra sur le compte d’une émotion encore trop vive. On se dit que la sagesse, c’est de tolérer, en surface, temporairement, le refus des poignées de main et de la discussion, parce que des gens sont en colère. On a rien fait, on est pas plus responsables de ce que des assassins commettent mais il paraît qu’on leur ressemble, qu’on soit à peine basané, musulman convaincu, hésitant ou pratiquant, banlieusard, fan de rap ou de blues et qu’on devrait laisser passer un deuil qui nous exclu, au nom de l’unité nationale. Inutile de leur rappeler qu’on est tous concernés parce qu’il paraît qu’on a voulu toucher en priorité ces gens-là plutôt que d’autres. Et il y aura toujours un beauf pour nous dire que si les terroristes voulaient vraiment tuer du musulman, ils auraient choisit Barbès… Comme si une communauté était particulièrement épargnée. Inutile également de leur rappeler que l’attentat de Saint Denis qui a échoué allait toucher la France dans sa plus grande diversité : celle qui est noire, celle qui est arabe, celle qui est blanche, celle qui est asiatique, celle qui est croyante, celle qui est athée, celle qui aime le foot, celle qui aime accompagner ceux qui aiment le foot, celle qui se force à aimer le foot le temps d’un match…

            Comme en janvier, on est quelque chose. Cette fois, on est Paris. Dans l’émotion suscitée par la violence, on ne pond que des slogans. Nulle question de se demander ce qu’on a bien pu être avant de devenir Paris ou Charlie. Alors, j’ai décidé que je serai plus que jamais moi même plutôt que d’être ce qu’on attend de moi comme si cela coulait de source ou comme si je leur devais bien. S’indigner qu’on ne soit pas Charlie ou Paris ou s’indigner que d’autres préfèrent être Beyrouth ou Gaza, c’est le début de la fin. Crier haut et fort qu’on est un slogan, pointer du doigt ceux qui ne sont pas « comme nous », se lancer dans un recensement statistique, profiler les infidèles du camp du bien, c’est le début du fascisme. En ce qui me concerne, je refuse de céder au piège d’être « quelque chose » juste pour rassurer la planète entière de la pureté de mon âme ou de rentrer dans un moule. Et surtout, je refuse de me tromper, de crier à la planète entière « #jesuisenterrasse », car c’est là la plus grosse arnaque possible : les terroristes se foutent de qui est en terrasse, qui boit un mojito en écoutant Rihanna ou qui partage un repas dans un restaurant huppé. Ils tuent des civils innocents parce qu’ils sont dans une logique meurtrière parce qu’ils sont animés par un esprit de vengeance qui leur a rongé l’âme et rien d’autre.

            Au delà des slogans, on a réussi à créer un tout petit peu de réflexion. Pas toujours la meilleure. La France est en guerre, dit-on. Le temps d’endormir les masses, on parlera de guerre de civilisation. Le fantôme du 11 Septembre et ses thèses néoconservatrices qui ont massacré des populations innocentes sont toujours là, comme des ombres. Charlie Hebdo confirme la pensée, avec une caricature qui montre un homme buvant un coup sous la mention « ils ont les armes, on les emmerde, on a le champagne », qui me rappelle étrangement la sinistrement célèbre chanson de Michel Sardou où il était question d’opposer la culture française, vivante et avancée, face à la culture arabe, arriérée et insipide et donc tellement inférieure. Qu’est-ce qu’ils ont, à part le pétrole, disait-il. Je suis tenté de lui répondre : tellement de choses, si tu savais !

            Il suffit que quelques personnalités politiques reprennent le thème, que quelques intellectuels suivent et le concept est installé : les terroristes sont venus tuer la civilisation française, celle qui boit, danse, dîne en terrasse, aime les concerts de Rock, le foot, bref la vie. Et que ceux qui ne se reconnaissent pas dans cet art de vivre comprennent immédiatement à quel camp ils appartiennent. Vous serez avec nous ou contre nous. Certains, généralement marqués à gauche d’ailleurs, ne se cachent plus pour utiliser une rhétorique proche de celle des néoconservateurs américains en déclarant que si les terroristes ne voulaient pas s’en prendre à la France et ce qu’elle symboliserait (la frivolité, les droits de l’Homme, la laïcité, etc…), ils auraient pu s’en prendre à l’Etat en s’attaquant directement à l’Elysée. Comme si s’attaquer à un gouvernement dont l’impopularité n’est plus à prouver est comparable avec une attaque qui cible des civils qui ne bénéficient pas de la protection dont peuvent bénéficier les personnalités politiques.

            Que l’on pense la civilisation française comme celle du « bon vivre », du loisir et d’une certaine frivolité ne me gêne pas. Mais en faire la seule civilisation du « bon vivre » relève du mensonge crasseux qui déshumanise également ceux qui ne suivent pas le modèle. D’ailleurs, il serait bien de rappeler que bon nombre de Syriens ou d’Irakiens aimeraient, eux aussi, boire un verre en terrasse ou assister à un concert s’ils ne subissaient pas des frappes bien occidentales, que leur terre n’était pas soumise à la violence continuellement… Et oui, contrairement au dessin misogyne qui a circulé sur les réseaux sociaux, nos bombes ne sont pas sexuelles mais bel et bien meurtrières. Elles tuent. Elles démolissent des vies dans des écoles, des hôpitaux et des lieux de culte mais provoquent moins d’émotions que lorsque des terroristes démolissent des œuvres d’art ou égorgent leurs semblables. Et ce sont à cause de nos frappes qu’on finit par se faire zigouiller en plein Paris. Précisons également aux ignorants qui ont décidé d’ignorer nos bombes, nos drones et nos frappes, que 2015 est une très bonne année en France étant donnée qu’on a explosé les records de vente d’armes… pas toujours avec des clients exemptés de tout soupçon.

            On veut toujours nous parler de guerre de civilisation ? D’accord. A condition de tout reprendre depuis le début. La guerre de civilisation dont on nous parle, serait celle initiée par Daesh contre la démocratie, l’occident et tout ce qui ne leur ressemble pas. Sauf que, à l’origine, c’est un concept pensé et inventé en occident et pas ailleurs. La guerre de civilisation, si elle existe vraiment, elle a commencé quand on a envahi l’Irak, violé des gamines, enfermé des civils dans des prisons, bombardé des villages et des ports au nom des droits de l’homme, du féminisme et j’en passe… Et quand on abordait la question du mensonge sur les armes de destruction massive et qu’on évoquait le pillage du pétrole, tous nos grands stratèges en carton nous répliquait que c’était faux, fantasmé, délirant. 13 ans plus tard, quand on nous dit que Daesh vit du business du pétrole, c’est assez « drôle » de voir que ceux qui réfutaient toute existence du pétrole avant l’invasion américaine finissent par accepter cette information maintenant sans la questionner.

            Aujourd’hui, on s’est alignés sur la politique américaine de l’ère George W Bush quand l’Amérique cherche, timidement au passage, à s’en sortir. Sur le sujet, je ne pardonnerai jamais à Sarkozy & Hollande leur suivisme, leurs amitiés douteuses avec les pétromonarchies du golf et leur complexe de ne pas avoir fait partie de l’axe du bien lors de l’invasion américaine en 2003. Et pourquoi au final ? Pour rien de bien. Pour bombarder des peuples qui ne nous ont strictement rien fait, dont les leaders (Hussein, Khadafi, Assad, etc…) ont soit financé ou sympatisé certains de nos dirigeants, s’attiser la haine et la rancœur, interférer dans des conflits qui ne nous regardent pas et perdre nos proches dans des massacres comme ceux du 13 Novembre.

On fait quoi maintenant ?

Rien. On a vu le résultat décevant des perquisitions qui n’ont pas apporté de résultats. On a eu le droit au défilé interminables de prêcheurs de haine dont la tv raffole (Finkielkraut, Onfray, Geoffroy Lejeune, etc…). La gauche propose la déchéance de nationalité pour les Binationaux. Bravo ! Quel est le rapport ? Aucun. Comme si cela importait pour les terroristes. Comme si cela allait les retenir dans leur folie. Mais, par contre, précariser la nationalité française, par contre, ça fera augmenter le ressentiment, les tensions et compliquera le fameux « vivre ensemble » qu’on utilise pour faire complexer les plus faibles d’entre nous.

De hors sujets en hors sujets.

Premier hors sujet au lendemain des attentats : la laïcité. Je ne saisis toujours pas le rapport. Comme si la France n’était pas assez laïque, ou trop laxiste, ou trop tolérante et que si la laïcité aurait été plus appliquée (et je ne vois pas trop comment on pourrait s’y prendre), il y aurait eu moins ou pas d’attentats. Pour information, la Syrie et l’Irak, que cela nous plaise ou non, étaient dirigées par des leaders laïques. La question de la laïcité n’est juste qu’une diversion, un thème récurrent qu’on utilise pour taper sur des coupables bien désignés, des ennemis de l’intérieur. Nous ne sommes pas attaqués par manque de laïcité mais pour d’autres raisons (et je précise qu’expliquer ne justifie en rien l’attentat). Au lendemain des attaques contre Charlie Hebdo, on a eu le droit à des tables rondes sur la laïcité en présence de personnalités comme Inna Shevchenko, la leader des Femen dont le mouvement considère la laïcité comme le fait de tolérer l’intolérable (bouh la religion, c’est de la merde), dont l’expertise en la matière reste à prouver.

Deuxième hors sujet, les « minorités visibles » mais bien utilisées. Je parle ici de personnes comme Lydia Guirous ou Zineb El Rhazaoui qui, un jour, se rendront compte que leur seule utilité aura été de lire un prompteur pour servir un pouvoir qui n’a besoin d’elles que pour taper sur leurs semblables et qui s’en débarrassera une fois leur mission arrivée à terme. Si elles n’étaient pas ce qu’elles pensent avoir oublié, arabes et de culture musulmane, elles ne se seraient jamais hissées là où elles se trouvent maintenant. Ce sont des pions, des alibis, des personnes qui ne servent que pour s’éviter des accusations de racisme, mais en dehors de ça… elles sont impertinentes. Et puis, franchement, à part nous offrir des débats qui ressemblent à des combats de poules ou à des naufrages, quel est l’intérêt ? Où est la progression ? Qu’est-ce qui en ressort, à part le ridicule ?

Troisième hors sujet, la liberté d’expression. Non, je le dis et je le redis, la liberté d’expression « au sens traditionnel », n’est pas en danger. On peut être islamophobe, raciste, sexiste et s’en tirer très bien en France. On peut publier des UNES racoleuses, faire des documentaires aux sensations fortes sur nos obsessions bien françaises (voile, burqa, délinquance, excision, polygamie, etc…), être omniprésent sans craindre de s’attirer les foudres de l’état. Pire encore : la vraie liberté d’expression, celle qu’il faut défendre, c’est celle de faire des reportages qui ne soient pas censurés suite à des pressions de la part de multinationales qui veulent s’éviter des situations embarrassantes. Mais là, pas un mot de la part des plus grands défenseurs de la liberté d’expression qui l’ont résumée à taper sur l’Islam et les musulmans à coup de « oh mais on ne peut plus rien dire, de nos jours, c’est affreux ». Non, les gens, vous pouvez tout dire, tout le temps, sur tous les plateaux, dans toutes les stations de radio et le pire, dans tout ça, c’est que vous pensez incarner une espèce de résistance face au pouvoir musulman qui n’existe que dans vos fantasmes alors que penser que la parole est muselée en France est devenu une opinion quasi majoritaire. Badinter l’a dit: n’ayez pas peur d’être islamophobes!  Quant à la critique de l’Islam, sincèrement, si elle était interdite ou quasi-impossible, ça se saurait. On ne cesse de nous demander si l’Islam pouvait être critiqué et on vous le dit : allez-y ! Brûlez des drapeaux musulmans jugés salafistes (alors qu’ils ne le sont pas : reproduire la profession de foi islamique sur un drapeau n’en fait pas un drapeau salafiste, faudrait commencer à se cultiver sur la question), continuez les amalgames et le racolage. D’ailleurs, que n’a-t-on pas critiqué, dans l’Islam ? Qui ne s’y est pas donné, ne serait-ce qu’un petit peu ? Et que sont devenues les personnes qui ont critiqué l’Islam ? Ont-elles été boycottées, menacées dans leur emploi ? J’ai, quand même un message pour les modérateurs auto-proclamés de la liberté d’expression en France : du haut de votre perchoir, vous avez décidé de tout arbitrer en décidant de ce qui est raciste ou non à la place des concernés mais également de vous lancer dans un véritable lynchage de toute personne qui organise des meetings où vous n’avez pas votre place. Ca la fout mal pour les passionarias de la liberté d’expression.

Quatrième hors sujet : les mots et les réflexes haineux. Cessez de parler de Djihadisme si vous n’avez jamais lu le Coran. Cessez également de nous bassiner avec la civilisation judéo-chrétienne, ce fantasme qu’on utilise pour opposer la France « bien blanche » aux musulmans. Et puis, sincèrement, entendre parler de civilisation judéo-chrétienne dans un pays où on a persécuté des juifs il n’y a pas si longtemps que ça, relève du délire. Cessez également de prendre des airs de vierges effarouchées quand on parle de blancs, de noirs, d’arabes, etc… L’universalisme color blind, personne n’y croit plus. La preuve : on parle de déchéance de nationalité à tout le monde, y compris aux personnes racisées qui n’ont pas de double nationalité. Comme quoi les discours assimilationistes ne sont qu’une fumisterie : on sait très bien quand on a un racisé devant soit, ne nous prenez pas pour des imbéciles. Cessez également votre féminisme de circonstance, celui qui transforme les plus antiféministes en combattants de la dignité des femmes à chaque fois que l’oppression patriarcale vient de personnes « arabes ». Oui, je fais références aux viols de Cologne où certain(e)s n’ont rien trouvé d’autre à faire que de parler de choc des civilisations. Parce que des arabes violent des femmes blanches, vous sentez la terre trembler ? Vous profitez sans baisser les yeux d’un acte d’une violence ignoble pour asseoir vos théories de choc des civilisations ? Mauvaise nouvelle pour vous : le viol, malheureusement, en 2016, n’a pas attendu Cologne pour exister. On viole à Rio, New York, Casablanca, Paris, Londres, Buenos Aires, Sydney et Osaka de la même façon : en brisant une femme par la brutalité. Et dire que l’Islam est la raison de ces viols est aussi stupide et mensonger que de dire que marcher sur le sable en portant des faux cils peut entrainer le cancer des poumons. Mais, je doute que ces féministes en carton qui ont cédé à la tentation raciste (et pour le coup, vraiment complotiste !) partagent la même indignité lorsqu’elles apprennent que leurs frères « bien blancs et bien de chez elles » violent des gosses en République Centrafricaine, des femmes de ménages noires ou excellent dans le tourisme sexuel dans les pays du tiers monde. On attend toujours que vous vous désolidarisiez ! Comment ça, “nous n’avons rien à voir avec ces barbares” ? Ah, vous trouvez cette injonction ignoble ? Bravo, vous commencez à comprendre. Ou du moins, vous êtes sur le chemin. Au passage, si des violeurs qui se trouvent être musulmans « violent des occidentales au nom de l’Islam », doit-on en déduire que des violeurs qui se trouvent être fonctionnaires français ou de simples citoyens français (au sens traditionnel, comprenez « de race blanche ») violent au nom de la France et donc des français et donc en votre nom ? Vous trouvez ça bidon, bête, sans rapport ? Parfait. Comprenez notre indignité quand on engage toute une religion ou tout un pays alors qu’on agit individuellement.

Cinquième hors sujet : l’islam. Oui parce que répéter à longueur de temps « ah si, ça a tout à voir avec l’Islam » alors qu’on a rien dit sur des guerres où le christianisme a aussi été utilisé, prouve le parti prit de certaines personnes. Oui, des personnes rejoignent les rangs de l’Etat Islamique pour décapiter, tuer, massacrer. Oui, ces personnes sont musulmanes, fraichement converties pour la plupart et assez isolées dans leur islamité d’après ce qui est rapporté. Et alors ? Vous voulez vraiment entretenir la psychose ? Quand un mec viole ou tabasse une femme, au nom de sa virilité toute puissante, nous impose-t-on des débats interminables culpabilisateurs pour tous les hommes avec des non concernés ? Pour en arriver à quelle conclusion ? Et pourquoi quand, des musulmans, comme les Kurdes par exemple, mènent des combats nobles « au nom de l’Islam », on leur ôte leur islamité ? Pourquoi, quand des musulmans accueillent des persécutés, chrétiens ou non d’ailleurs, ne reconnaît-on pas le rôle positif de l’Islam pour une fois ? Pourquoi nier l’implication de l’Islam quand quelque chose de bénéfique à tous et à toutes en sort mais mettre le paquet quand ça débouche sur des attentats ? Pourquoi nous gaver de votre obsession sur le voile à chaque fois qu’une tragédie nous frappe en plein coeur ? Vous rendez vous compte que cela nourrit un ressentiment ? Que cela fait accroitre la suspicion ? Et, pour quoi, au final ? Pour rien. Inutile et blessant. Cessez également votre dernière lubie, la cause des chrétiens d’Orient, qui ne trahit que votre préférence solidaire. Vous êtes universalistes ou non…

Sixième hors sujet : les causes bidons. Parler du rôle de Starbucks ou McDo dans le terrorisme est d’une imbécillité sans nom. A croire qu’on retarde le moment où les gens iront se documenter, consulter les archives de wikileaks, revoir les débats, étudier la création de l’EI. C’est vraiment nous mépriser que de proposer ce type d’analyses. Il serait beaucoup plus intéressant de présenter la vérité sur la création de Daesh, son financement, son intérêt pour certains pays de la région mais surtout notre implication dans le conflit. Faudrait également, avec toutes les informations dont on dispose sur le conflit, qu’on pense à parler sérieusement de notre politique étrangère. Qu’on arrête un peu les danses du ventre avec l’Arabie Saoudite, qu’on veille plutôt à avoir des relations plus saines avec l’Iran, qu’on discute réellement de la Syrie et de l’Irak sans se lancer dans des débats sans rapport, qu’on réfléchisse également à une façon de ne plus faire de la politique intrusive et à laisser les peuples décider de leur destin. Et qu’on réfléchisse aux conséquences de l’Etat d’Urgence et qu’on réfléchisse à la culture de violence dans laquelle on baigne du matin au soir. Ca aussi, c’est devenu “typiquement français”…

J’étais de ceux qui étaient choqués en 2001, en 2003 et toutes les années qui ont suivi. A chaque attentat. En parlant avec mes amis du Liban, je m’estimais heureux de vivre sur une terre qui ne connaisse aucune guerre et où, malgré les difficultés du quotidien qui, hélas, sont devenues ordinaire, il était possible de vivre. De sortir sans craindre pour sa vie. De monter dans un bus ou un métro le cœur léger. Maintenant, on se demande si chaque instant n’est pas un danger potentiel.

J’ai revu les photos des personnes qui ont perdu la vie. Majoritairement jeunes. Ces turcs, français, tunisiens, syriens, irakiens, burkinabés. Ces gens-là n’ont peut être jamais soutenu la moindre intervention militaire, ont vécu dans la joie et l’insouciance alors qu’on bombardait et qu’on préparait des guerres. Ils ont payé le prix de leur vie. Alors qu’on aurait largement pu éviter cela.

En Novembre, j’écrivais que je voulais juste dormir, pour fuir la réalité et me faire incarcérer dans un rêve. Un beau rêve. Là où ils seraient tous encore en vie, une dernière fois. Aujourd’hui, avec la spirale dans laquelle nous nous sommes engouffrés, la colère que j’éprouve envers nos dirigeants et nos médias en quête de sensations fortes, je n’arrive même plus à rêver d’eux.

PS : Je n’ai jamais été Charlie et je ne le serai probablement jamais. En revanche, je suis solidaire de toutes les personnes qui ont perdu la vie ainsi que leurs proches, qu’elles soient victimes d’attentats, de guerres civiles ou de guerres maquillées comme des actes destinés à apporter de la lumière dans l’obscurité. Parce que nos morts = leurs morts = la mort de l’humanité, sans distinction.

Charlie partout, Charleston Nulle Part

Il a tué neuf noirs. Des hommes et des femmes. Croyants. Américains. Chrétiens. Dans une église. Il, c’est Dylan Roof, le tueur. Il voulait une guerre raciale, il voulait faire croire à la suprématie blanche. C’est un jeune homme d’à peine 21 ans. A une époque où les guerres ravagent toujours, où la moindre actualité en rapport avec Daesh mobilise nos ondes et nos gros titres et où les problématiques de lois relatives au terrorisme sont omniprésentes, on pensait avoir eu notre dose de sang. Sauf que là, il s’agit de sang noir qui coule de par la faute d’un blanc. Et ça change toute la donne.

Terroriste ou pas terroriste ? Vous avez quatre heures.

Et oui, car quand l’auteur d’un crime de masse n’a pas la particularité d’être soit noir, soit arabe ou carrément musulman, l’establishment a du mal à choisir ses mots. Pudiquement, on parle d’un déséquilibré, manière assez pompeuse de nous faire croire, implicitement, à un acte presque accidentel. La terreur, dans le grand imaginaire collectif, ne peut être blanche que lorsque le terroriste ressemble à la caricature du fasciste. Sauf que Dylan Roof, en apparence, n’a rien d’un skinhead mais tout d’un jeune homme blanc lambda. Tellement blanc qu’il aura le droit, comme Anders Breivik, à un procès. On juge les malades tandis qu’on abat les terroristes. La différence ? Tuer en scandant “Allahu Akbar” assure une place au premier rang des terroristes tandis que tuer “en silence” n’est qu’un geste de malade. Un terroriste, voyez-vous, c’est un produit terminé, indésirable, irrécupérable tandis que le malade, le déséquilibré, lui, a la chance d’être présenté comme étant un déviant et donc “pas tout à fait responsable”, quelque part. Et quand un tueur bénéficie d’un tel traitement, c’est parce que d’emblée on croit qu’il reste en lui quelque chose de récupérable, quelque chose d’humain et donc, de l’espoir. Vous pensiez qu’un tueur restait un tueur, peu importe ses motivations ou ses méthodes et que la vie de personnes blanches et de personnes noires étaient équivalentes ? Vous vous trompiez. Certains ont même pris le temps d’expliquer en quoi cet attentat était un acte terroriste, c’est pour vous dire. Par contre, lorsque des gens meurent sous les balles de terroristes d’obédience musulmane, le qualificatif de terroriste ne se fait pas attendre… Avez-vous entendu parler du terroriste de la Nouvelle Orléans ? J’imagine que non. Avez-vous également entendu parler de Robert Doggart, cet ex-candidat au congrès US qui prévoyait un massacre ? Là aussi, j’imagine que non. Pourquoi ? Parce que l’establishment a décidé de ne consacrer l’expression “terroriste” qu’à toute personne se réclamant de l’Islam, les autres n’étant que des êtres dérangés.

Je n’ai pas envie d’être politiquement correct. Je n’ai pas envie de vomir le traitement super favorable qui a été accordé à Dylan Roof. Ce soir, je vomis, après avoir tenté de digérer pendant une semaine, le privilège blanc qui s’applique même aux terroristes dès qu’ils ont la chance de ne pas ressembler physiquement et/ou éthniquement aux frères Kouachi ou à Mohamed Merah. L’histoire de Dylan Roof, c’est l’histoire de l’arrogance blanche meurtrière dans sa plus grande folie; c’est l’histoire des privilégiés du nord qui ne savent même plus à quel point ils sont privilégiés tellement ils sont insouciants. Ils vivent dans une société où le référentiel est blanc et où leur identité raciale ne sera jamais un frein à leur ascension dans la société mais se trouvent quand même des raisons de “passer à l’acte”. Ils souffrent, les pauvres. A tel point que la police américaine n’a rien trouvé d’autre à proposer que d’emmener le principal suspect chez Burger King… Qui osera me dire que ce n’est pas là l’expression formelle d’un traitement différencié ?

Les premières analyses parlent de tensions raciales. Les malheureux qui ont perdu leur vie en allant à l’église ne l’ont pas cherché “mais”… Les “tensions raciales”, vous comprenez ? Elles se subissent et Dylan Roof est une victime car il les a subies, le pauvre! Encore une belle façon d’ôter des responsabilités à un meurtrier. Du white washing de base. Implicitement, parler de tensions donne l’impression d’un acte qui n’était qu’inévitable, presque fatal.

Dylan Roof n’était pas un déséquilibré ou un de ces hommes qui souffrent en silence et finissent par craquer. Franchement, dans une Amérique où les blancs et les noirs ne sont pas du tout sur un pied d’égalité réelle et où la violence s’exprime surtout envers les populations racisées, où la police peut tuer des noirs sans jamais être inquiétée, qui peut encore croire aux délires de persécutions d’un mâle blanc de 21 ans ? Mais non, les éditocrates ne veulent pas dire de lui que c’était un terroriste. Sans doute parce qu’on est loin du barbu de banlieue financé par Al Qaeda. Peut être qu’écrire un manifeste plutôt que de se baser sur des écrits religieux trafiqués fait toute la différence… Attendons que les spécialistes se penchent sur la question vu qu’il faille apparemment que l’on se pose la question de savoir s’il s’agit d’un attentat alors que dans d’autres situations, le qualificatif d’attentat ne demande pas autant de réflexion.

L’après Charleston qui n’en fait pas des tonnes…

Contrairement aux attentats contre Charlie Hebdo, les attentats de Charleston n’auront pas bénéficié de débats publics ou politiques. Lorsque des fondamentalistes tuent, on a le droit aux débats sans rapport sur l’intégration, l’assimilation, le communautarisme, la laïcité. Quand un blanc tue, point de débat. On parle vaguement du port d’armes aux USA. Sacré veine pour le “peuple d’en haut”. On concède à demi mot que Dylan Roof soit un terroriste mais sans réflexion sur l’incidence de cet acte sur le monde et le sacro saint “vivre ensemble”. On ne somme aucune bonne âme blanche de se désolidariser du “forcené” juste parce que c’est également une âme blanche. Je repense à Valérie Toranian, qui, dans son édito de la Revue des Deux Mondes et suite aux attentats de Janvier déclarait, que le lien entre les terroristes et l’islam était “réel puisque le réel a bien eu lieu et qu’il s’agit d’actes commis, certes par des fanatiques, mais en invoquant le nom d’Allah”. J’ai un minuscule sourire amusé. J’ai envie de demander à ces bonnes âmes qui en Janvier ne voulaient pas, disent-elles, amalgamer musulmans et terroristes tout en revendiquant une filiation entre les deux, si, à leur tour, elles apprécieraient qu’on n’amalgame pas blancs et terroristes tout en revendiquant un rapport entre les deux. “Je ne te rend pas coupable mais un peu quand même”. J’ai envie aussi, histoire d’inverser les rôles pour ces élites blanches tant habituées à décider pour “les autres” sans les consulter et pour bien les dominer, de vous dire combien vous n’avez rien à voir avec cet attentat tout en vous mettant mal à l’aise en vous plaçant vous et votre identité au centre de toutes les discussions politiques. Toujours dans cette veine, j’ai envie de faire de l’anecdote la plus banale une vérité des plus générales, de parler de vous comme d’un groupe monolithique linéaire et menaçant, de consacrer des articles et des livres à votre intégration foirée, à votre communautarisme “meurtrier”, à vos écoles, à votre façon de voir la vie, bref, vous dire combien vous “n’avez rien à voir avec ça” tout en vous lynchant publiquement, quitte à faire appel à des équivalents blancs imaginaires de Chalghoumi ou Lydia Guirous, en vous vomissant à la face des injonctions du type “Intègre toi” et “vive la liberté”! Toujours pour inverser les rôles et vous accabler alors que vous n’y êtes pour rien, j’ai envie de faire des liens entre l’absence cruelle des blancs dans la dénonciation d’une fumisterie comme Exhibit B, d’y voir là toute l’essence du problème noir/ blanc, voir du choc des civilisations. Et quand ça commencera à retomber un petit peu, j’en rajouterai une couche avec la couverture d’un mensuel bien connu en titrant “ces complices de la négrophobie” où je lyncherai ceux qui ne crient pas assez fort qu’ils n’ont rien à voir avec Dylan Roof. Bref, je ferai tout ce qui a été fait contre les musulmans ces derniers temps suite aux attentats de Janvier mais en prenant cette fois pour cible les blancs, sans jamais leur donner la parole. Entre temps, de nombreux actes de vandalisme et de violence cibleront les blancs sans que jamais les médias ne s’y intéressent. On criera mais personne n’entendra. Alors, vous comprenez maintenant? Vous comprenez la douleur de ceux que l’on identifie à travers ce que 2 terroristes font et à qui on demande de se désolidariser comme si, d’emblée, ils étaient tous solidaires et tous unis avec les terroristes juste parce qu’ils ont la même religion ? Non, vous ne comprendrez jamais car vous ne connaitrez jamais la honte même quand le débat prouve votre inégalité de traitement et votre incapacité à voir la barbarie ailleurs que chez les musulmans.

Où est Charlie ? Et Marianne ?

Pas d’unité nationale pour Charleston. On est sans doute occupés à vouloir noyer le scandale des écoutes de la NSA ou des loisirs du premier ministre payés par le contribuable. Marcher en mémoire à des dessinateurs qui pratiquaient un humour pas toujours bien compris en la présence de chefs d’états aux politiques liberticides qui brillent dans l’art de passer pour des démocrates, c’est bien. Ca fait vendre du papier et des images. Ca occupe une bonne demie page dans les manuels scolaires. Ca en dit long sur ce peuple de France uni contre un ennemi flou, jamais réellement identifié. Les morts de Charleston n’étaient sans doute que des anonymes qui n’ont pas “marqué l’histoire”. Déjà qu’ils étaient noirs! Ca ne fait pas assez rêver. Ca n’émeut pas assez. La priorité, pour les Charlie, en ce moment, pour ceux qui chantaient la marseillaise et vibraient pour l’union nationale, c’est de se planquer. Leur discours a crée un esprit du 11 janvier qui s’est évaporé. La solidarité et la fraternité, l’espace d’un rassemblement, tant que ça n’implique rien d’autre que de crier son droit à la caricature sans jamais envisager d’autres perspectives sur la question, c’est bien sur le moment. Quand il s’agit d’être réellement solidaires et fraternels, à commencer avec les migrants qui, grande surprise, sont majoritairement noirs, plus personne. A croire que les meurtres et les souffrances noires ne déplacent pas des foules et ne mobilisent pas autant car “on” ne s’y reconnaîtrait pas. Ca ne parle pas. Comme pour les meurtres de Chapel Hill. Une fois de plus, l’universalisme s’arrête aux portes de Paris. Pourtant, qu’est-ce que j’aurai aimé voir des hommes politiques comme Netanyahu, défiler en soutien à ces noir-e-s mort-e-s alors que les noirs israéliens vivent actuellement une situation de dominés très comparable à ce que les noirs aux USA ont connu il y a encore quelques décennies! Un autre bal de l’hypocrisie, c’est jamais un divertissement de trop. J’attends l’analyse des plus grands experts auto-proclamés de la liberté d’expression sur ce sujet mais aussi leur avis sur le drapeau confédéré… puisque ces gens se permettent tout!

On évite aussi soigneusement toute comparaison avec la France. On s’autorise à parler de race, de noirs et de blancs aux USA sans se ménager alors qu’un tel champ lexical fait hérisser les poils de nos élites qui elles, pensant être bienveillantes, déclarent toujours “ne jamais voir de couleur”. Degré zéro de la réflexion anti-raciste mais 100% républicaine. On n’aime pas ces mots là. Sauf que utiliser les bons mots, ça serait reconnaitre un problème plutôt que de perdre son temps dans des débats qui ne vont convaincre personne. On pourrait saisir de tels évènements pour bâtir une véritable refonte de société. On pourrait étudier le rapport entre des images collectives qui ciblent les minorités et leur place dans la société. On pourrait également cesser d’avoir recours à des exemples de parcours ” de réussite” pour neutraliser les “échecs” de leurs semblables aussi. Mais non… Ce n’est certainement pas assez vendeur.

Depuis cette attaque et le drame tunisien de cette fin de semaine, je ne cesse de penser à Noam Chomsky et une phrase qui est, hélas, toujours d’actualité : “On ne combat pas le terrorisme avec des armes. On le prive de ce qui le nourrit : la misère, l’injustice, l’arrogance des puissants.” Mais ça, ce n’est malheureusement pas au programme. Pleurons les morts et les inégalités de traitement lorsque la mort frappe les plus faibles. C’est tout ce qui nous reste à faire.

Chrétiens d’Orient, Crétins d’Occident

“Tout le monde passe sa vie à apprendre comment faire du troc : Il suffit de savoir qui a besoin de quoi pour manipuler les gens comme on veut.” écrivait Anita Nair dans L’inconnue de Bangalore en 2013. Et malheureusement, il est triste de constater combien cette simple citation est criante de vérité lorsque le sujet des chrétiens d’Orient est amené sur la table. Parce qu’en occident, après les droits des LGBT en contrée exotique ou les droits des femmes en “terre d’Islam”, il faut encore vendre le choc des civilisations en récupérant à son compte le triste sort d’un groupe plus ou moins minoritaire, à savoir les “Chrétiens d’Orient”.

On découvre un christianisme arabe alors qu’on pensait les arabes comme étant exclusivement musulmans. Mais là, grosse émotion : on a découvert en 2014 les chrétiens d’orient et on s’arrête à ça sans jamais expliquer leur histoire, leurs différences internes et leurs différents statuts selon les sociétés dans lesquelles ils existent. L’expression est sensée “nous parler”, comme s’il s’agissait d’un groupe lisse et uniforme sauf que, pour toute personne un peu instruite sur le sujet, les chrétiens du Liban dans toute leur diversité, ne sont pas les mêmes que ceux d’Irak, de Syrie ou d’Egypte. A l’intérieur des pays dans lesquels ils se trouvent, ils sont tout aussi arabes que les autres croyants et n’ont aucune spécificité particulière à l’exception de leur religion. Malheureusement, l’espèce d’engouement médiatique pour ces minorités occulte cette réalité car on aime se plaire dans l’idée d’un groupe monolithique qui serait devenu la cible prioritaire, voir exclusive des attaques. Dans un occident qui fait encore référence à ses racines chrétiennes pour mieux renier ses musulmans, le sort des arabes chrétiens résonne :  ce sont “nos chrétiens à nous” qui souffrent, de “bons arabes” avec qui la solidarité est presque innée car ils sont chrétiens. La machine est lâchée : on arbore la lettre “nûn” dans son nom sur les réseaux sociaux pour se solidariser des victimes chrétiennes de l’Etat islamique (cette lettre faisant référence aux nazaréens, littéralement “peuple de nazareth” en arabe) et on poste quelques photos d’églises vandalisées. On parle de ces chrétiens du matin au soir, comme s’ils étaient les seuls victimes et sans jamais reprendre l’histoire là où elle a commencé. Non, en occident, on ne fait pas de pédagogie et on présente un tableau qui peut mettre d’accord à peu près tout le monde : les laïques, les islamophobes, les chrétiens les plus fervents et mêmes les athées “bouffeurs de curé” sont submergé d’une émotion jusqu’à présent inédite. A l’UMP (enfin… chez les Républicains…), on se mobilise et à fond. Pécresse et Fillon parlent de minorités persécutées et se demandent même “Si l’Etat français ne se préoccupe pas des chrétiens d’Orient, quel État le fera?”. Le PS se félicite des efforts déployés par la France et appelle la communauté internationale à réagir. Bon, au FN, même si on ne veut pas les accueillir, on veut quand même attirer l’attention sur la situation des réfugiés Syriens chrétiens au Liban. Et les autres groupes religieux ? On s’en fiche.

Une étrange solidarité qui en dit long sur l’idée qu’on se fait de l’Orient…

Parce qu’en réalité, le soutien des occidentaux aux Chrétiens d’Orient n’est qu’un soutien d’occidentaux à d’autres occidentaux mais qu’on voit différemment; en effet, le terme “orient” est complètement figé en occident. Chez nous, Orient veut dire arabo-musulman et rien d’autre. L’Orient, en occident, c’est l’Islam ou, quand on est un peu rigoureux, des Islams. Ainsi, toute personne issue de l’Orient mais étant d’obédience chrétienne est perçue comme occidentale parce qu’on croit encore que le Christianisme est une spécificité occidentale… d’où ce rapprochement avec ces chrétiens d’orient. Inutile de rappeler aux pasionarias de la cause des Chrétiens d’Orient que les trois monothéismes sont nés en Orient et sont donc, avant tout, orientaux, avant de s’être étalés jusqu’en occident. Inutile également de leur rappeler qu’en mettant la focale uniquement sur les chrétiens, on donne l’impression que le sort des autres groupes ne les intéresse pas, voir même qu’il les indiffère. Inutile aussi de leur montrer que cette vague de sympathie pour les minorités chrétiennes donne l’impression, en plein débat sur la laïcité et le communautarisme, qu’on ne s’émeut que du sort de “ceux qui nous ressemblent dans nos racines les plus profondes”. Inutilement également de leur rappeler que d’appeler à la solidarité envers un groupe persécuté qui fuit la guerre alors qu’on refoule sur notre sol des gens qui fuient également des persécutions, c’est juste se moquer du monde. Enfin, inutile de ne pas voir ici une contradiction évidente de la classe politique qui considère communautariste tout soutien à la Palestine (où, curieusement, les chrétiens palestiniens, lorsqu’ils sont victimes des politiques sanguinaires de l’Etat d’Israel n’ont jamais eu le droit à un tel soutien) sans voir dans son soutien aux chrétiens d’Orient un soutien tout aussi… “communautariste” ?

pho604a386a-10e9-11e4-9ed5-8037e64775c4-805x453_1Le Vatican a demandé aux leaders musulmans de prendre position en faveur des chrétiens d’Orient, un peu à la manière de Carayon (UMP) qui avait demandé aux français de confession musulmane de prouver leur “islam modéré” en manifestant en masse. On apprécie le conseil! On peut également demander à tous ces députés émus de manifester leur refus de la violence en se désolidarisant de tous les responsables politiques occidentaux qui ont enclenché des guerres au Moyen Orient, tuant au passage, qu’ils le veulent ou non, des musulmans ET des chrétiens. Et si ces hommes politiques sont tellement émus de la situation actuelle des chrétiens d’orient, pourquoi se bornent-ils à n’en parler que maintenant qu’ils subissent la barbarie de l’Etat Islamique (Daesh) ? Pourquoi ne pas remonter aux origines du problème, à savoir le soutien à des interventions impérialistes, à des régimes dictatoriaux et à une colonisation qui n’en finit plus ? Pourquoi ne jamais dire explicitement que si nous n’avions pas soutenu ces guerres, si nous n’avions pas accepté de danser avec des dictateurs, rien de ce qui se passe actuellement ne s’y passerait ? Pourquoi récupérer de façon aussi fallacieuse le tragique sort d’une partie de l’orient – la bonne car elle pratique une religion “bien de chez nous”, sans halal ni imam – alors qu’il s’agit d’une crise qui n’épargne personne ? Pourquoi choisir nos victimes ? Et surtout, pourquoi entretenir l’idée d’une minorité plus persécutée que d’autres alors que Chrétiens & Musulmans résistent ensemble ? N’est-ce pas là une formidable et presque respectable façon de faire vivre le mythe de la guerre des civilisations ?

Je ne vais pas parler de Gaza. Non pas que je trouve logique qu’on parle de communautarisme toujours pour les mêmes (noir-e-s, arabes et musulman-e-s dans la plupart des cas) et qu’on leur demande de montrer patte blanche alors qu’il n’a jamais été demandé à un seul juif “d’occident” de se démarquer de l’occupation Israëlienne. Simplement parce que les chrétiens de Gaza, qui subissent également des violences, ne sont jamais inclus dans le groupe “chrétiens d’Orient” car leur oppression vient d’un occupant qui n’est pas musulman. Des juifs (Israël) ou des chrétiens (usa) qui buttent de l’oriental, majoritairement musulman, mais aussi chrétien des fois, ça ne plait pas, tout comme des musulmans qui s’entretuent ne font plus vendre de papier et ne font plus pleurer nos politiques. Pourquoi en débattre? On vous parlera de femmes qui se libèrent de la Burqa, de combattantes Kurdes sexy à en réchauffer la banquise et de persécutions atroces commises par des monstres qui osent encore se réclamer de l’Islam car c’est bien ce qui est visé. La seule chose vaguement musulmane qui interesse la populace, c’est un sensationnalisme du plus mauvais goût aux travers d’images chocs montrant la destruction d’oeuvres d’art de l’âge d’or de l’Islam et d’avant. Une belle façon subliminale, en plein débat populaire sur “la liberté d’expression”, de bien montrer la barbarie musulmane dans toute sa splendeur. Les Chrétiens d’Orient permettent également, aux chers peuples démocratiques toujours éclairés, de montrer leur soudaine générosité en terme d’immigration comme on a pu le voir dans le supplément où une famille chrétienne d’Irak est accueillie par une famille française dans le Nord… à une époque où la France expulse comme jamais et sans le moindre complexe et où Eric Woerth joue avec nos instincts les plus bas en mélangeant les concepts d’immigration dite “musulmane” et d’acquisition de nationalité française. Sarkozy compare même l’afflux de migrants à des dégâts des eaux… Sympa. Et après, ils oseront vous parler, la larme à l’oeil, des chrétiens persécutés d’Orient sans rien faire d’autre que d’en parler. On aurait aimer voir nos élites politiques qui font preuve d’un tel humanisme et d’une telle compassion pleurer le sort des Rohingyas qui sont un peuple, musulman cette fois, mais surtout le plus persécuté d’après l’ONU. On aimerait également voir ces personnalités médiatico-politiques de Droite aux USA qui pleurent les massacres de Chrétiens en Irak alors qu’ils ont applaudit la guerre. On aimerait également voir plus de reportages sur les origines du conflit, qu’il s’agisse de la création de Daesh, mais aussi un comparatif un peu plus réaliste entre l’Irak d’avant et l’Irak d’après vu que certains s’obstinent à croire qu’on a bien fait d’aller envahir un pays souverain pour destituer un dictateur “au nom de la liberté” en même temps qu’on se promène main dans la main avec des chefs d’état d’Orient qui sont loin d’être des champions des droits de l’homme ET de la démocratie.

Le Terrorisme, les massacres et les persécutions qui nous intéressent sont ceux qui mettent en scène la domination musulmane

Alors cessons de parler à tout va d’union nationale, d’égalité et de solidarité quand on a encore des réflexes de caste et recours à des expressions comme “chrétiens d’Orient” pour créer des hiérarchies entre les victimes et choisir quel peuple nous émeut prioritairement et comment on va se servir d’un conflit à des kilomètres de chez nous pour mieux manipuler nos peuples. Si on veut nous toucher dans nos émotions les plus profondes, nous toucher dans ce qui nous reste d’humain, commençons par cesser de s’ingérer dans les histoires politiques d’autres pays, commençons par réfléchir et écouter tout le monde avant d’envahir, de coloniser, de déshumaniser et de piller. Et rappelons nous qu’il est facile de nous faire croire en l’idée d’un islam qui aurait le monopole de la barbarie quand on sait que la barbarie de Daesh n’existe pas sans l’Occident, que nos militaires français – et donc engagés en notre nom -, s’en donnent à coeur joie en violant des petits africains, que 9 noirs ont été tués dans une église par un homme blanc sans connexion à un quelconque groupe musulman, qu’un athée à tué 3 musulmans de sang froid au seul motifs qu’ils étaient musulmans, que nous avons – par le biais de nos élus – soutenu les pires opérations, qu’il y a déjà eu cette année des actes de terrorisme mais passés sous silence car non opérés par des musulmans et surtout, que des colons israéliens s’en prennent à des lieux de culte Chrétiens exactement avec la même violence aveugle que l’Etat Islamique mais jamais faire la Une, mais surtout rappelons nous qu’il est facile de présenter des faits pour leur donner une dimension bien spécifique à partir du moment où on est dans une démarche de manipulation des esprits qui ne profite qu’à un tout petit groupe d’individus qui n’a que faire du peuple qui l’a porté dans les sphères les plus hautes du pouvoir.