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Il faut sauver Rokhaya Diallo !

“Il vaux mieux être haïe pour ce qu’on est plutôt qu’être aimée pour ce que l’on n’est pas. Ce qui compte, c’est de savoir par qui.”

Bette Davis – This ‘n That

Au début, ils ont annoncé la nomination de Rokhaya Diallo au Conseil national du numérique. La nouvelle n’a pas eu le temps de se laisser savourer qu’elle avait été déjà mal digérée puis recrachée par d’autres. Ah, ils étaient nombreux à se retrouver devant la cuvette pour vomir! Nombreux et variés : de gauche, de droite, atroce moment d’union nationale (voir nationaliste) entre les opposés qu’une seule femme aura su rassembler, révélant combien les clivages peuvent voler en éclat quand il est question de faire opposition à cette vilaine Rokhaya Diallo. Ils ont donc fait beaucoup de bruit, indignés qu’ils étaient, la main gauche sur le coeur, l’autre sur twitter, avec des arguments proches du néant. Ils disaient de Rokhaya Diallo qu’elle était racialiste,  raciste, communautariste, intégriste, menaçante, dangereuse, infréquentable, pro-apartheid, pro-burqa, anti-laïque, manipulatrice car, quand on a la nausée de la haine, toutes les outrances sont permises… Et encouragées.

Puis Mounir Mahjoubi a tranché :  “le Conseil National du Numérique a besoin de sérénité pour travailler, et les derniers échanges sur la composition du Conseil soulignent que ces conditions ne sont pas pleinement réunies.» Rageux 1, Rokhaya 0. Ils ont gagné. Ils se sont frotté les mains. Ils se sont félicités. Ils ont évité la pire chose au monde : que celle qui leur crie la vérité tuée par étrangement se hisse et trouble leur tranquilité. On pourrait avoir pitié d’eux si on oubliait l’espace d’un instant qu’il s’agissait de personnes dominantes, quoiqu’elles en disent.

Pourtant, ils étaient silencieux quand un philosophe académicien se lançait dans le profilage éthnique des français pour mesurer leur attachement à leur pays. Ils avaient les lèvres scellées quand une revue réclamait l’établissement en France d’un droit différencié entre musulmans et non-musulmans. Ils étaient également aux abonnés absents quand des noirs et des arabes perdaient la vie à la suite d’un contrôle de police. Pas un mot de leur part sur le racisme ou le harcèlement en ligne (par opposition au harcèlement de rue, un de ces nombreux maux qui aurait été importé en France par des descendants de sauvages, souilleurs de pureté), ni sur les viols perpétrés à l’étrangers par nos militaires,  ni sur l’humour raciste, ni sur les bars à noms racistes, ni sur les insultes à répétitions lors de meeting politiques dans la bouche de ceux qu’ils soutiennent parfois de loin, ni sur tout ce qui tue une population déjà fragilisée, souvent aux rêves confisqués et dont on ose nous faire croire que c’est en l’insultant à longueur de journée qu’on va améliorer son sort.

Au-dessus d’une assiette de raviolis halal qui a eu tout le temps de finir en plâtrée de colle, je me suis entraîné à penser comme ceux qui s’acharnent contre Rokhaya Diallo. C’était atroce de porter des lunettes aux verres teintés de mépris et de changer de vision, même pour un court moment. Dans l’esprit haineux, Rokhaya Diallo est celle qu’on traîne dans la boue parce qu’il faut la faire détester du plus grand monde tant on la redoute. Celle qui, parce qu’elle a réussit, ne devrait pas se plaindre et qu’on qualifiera de pleurnicheuse pour la tourner en ridicule. Celle dont on attend qu’elle se désolidarise des terroristes simplement parce qu’elle est musulmane, avec la même logique idiote qui exige des  fumeurs de se désolidariser des incendiaires. Plus précisément dans le cas de son éviction au Conseil National du Numérique, elle est celle qui a osé dire, la vilaine, que le voile était un marqueur de féminité comme le rouge à lèvres ou les talons aiguilles, propos hautement incompatible avec le poste qui lui était proposé. Sans oublier qu’elle est celle qui a osé, il faut le faire quand même, critiquer son propre pays et espérer contribuer à son amélioration, comme si elle se croyait en démocratie, la folle.

Dieu merci, le bon sens est revenu à temps. On revient à sa place. On révise les scores. A présent, on se dit que c’est le CNNUM qui a perdu Rokhaya Diallo et avec elle, l’opportunité de s’élever. Tant pis pour eux. Rokhaya Diallo était un symbole, la lumière d’un renouveau de plusieurs luttes qui ne peut s’éteindre tant elle éclaire et sort de l’ombre beaucoup de problématiques qui ont trop souvent été réduites, caricaturées, déformées ou  ignorées. Cette polémique aux allures de croisade en dit long sur la liberté d’expression, valeur à la géométrie ultra variable, mais aussi sur le talent des semeurs de haine, diablement doués pour saupoudrer leurs attaques d’un progressisme hypocrite. Rokhaya Diallo est crainte : parce qu’elle est l’un des personnages du tableau qu’on a voulu ignorer et avec lui, tout ce qu’il a à dire de la société contemporaine, à commencer par ses défauts. Aux âmes fragiles et sensibles qui ne peuvent entendre parler de racisme : votre inconfort est un aveu et votre violence est une déclaration de culpabilité. Vos réactions devraient vous faire réfléchir.

Un jour, les fantômes de cette folle époque viendront nous hanter comme le souvenir glacial d’une époque violente. Aux futures générations, on aura à expliquer la montée d’un Trump aux USA mais aussi comment, en France, à la même période, on cédait à des pressions. On aura honte. On aura mal. On se demandera encore comment cela a pu être possible. Je crains que les prochaines générations ne soient même plus ébranlées. Qu’elles soient indifférentes. Et cela, c’est tout simplement désastreux.

Le barrage ? Sans moi et sans émois.

“Faire des miracles demande beaucoup de travail. La plupart des gens abandonnent avant qu’ils ne se produisent”.

Sheryl Crow – Maybe that’s something (The Globe Sessions)

Malheur, urgence, désespoir : Marine le Pen est au second tour de cette tragi-comédie burlesque que l’on appelle l’élection présidentielle. Face à Emmanuel Macron. Oui, Marine Le Pen. La fille de Jean Marie. Celle qui a nettoyé la vitrine mais pour y exposer les mêmes produits que son père. Le risque qu’elle accède au pouvoir est grand. Musique d’ambiance et plan au ralenti.

Cette fois, la nouvelle n’indigne pas, contrairement à 2002. Pas de cris d’effroi, de débats, de longues tirades passionnées saupoudrées de paroles creuses ou d’humanisme servit en deuxième partie de soirée. Rien. Un moment de botox vocal où même les quelques pourcents séparant Macron de Le Pen n’ont pas abouti sur un commentaire. Horreur de la froide fatalité acceptée.

Puis, quelques heures après, on a appelé à barrer la route au Front National. Tweets, tribunes, blogs, billets d’humeur : l’appel à sauver le soldat démocratie était lancé mais telle une flèche aiguisée en direction des abstentionnistes et sans dialogue préalable. Démocratie ? On peut faire mieux. Taper sur ceux qu’on pense convaincre en les accablant et en les culpabilisant ? Contreproductif et ignoble. Aussi vulgaire et violent que d’insulter une jeune fille insensible aux sifflets qu’elle récolte sur son passage parce qu’elle ne s’arrête pas mais après tout, on s’en fiche : la fin justifie les moyens. Le plaisir d’incarner ce bras fièrement musclé et moralisateur qui sortira les abstentionnistes pour les pousser aux urnes est trop grand pour s’éterniser sur ces petits détails.

« Il faut éviter le pire » !

C’était ce qu’on entendait à table, à la machine à café, au bureau de tabac, dans le train, à l’entrée des aéroports et sur les parkings des super marchés. Le pire, ça serait la victoire du FN qui propulserait ce pays dans de nouvelles pages sombres de son Histoire, écrites avec le sang que les abstentionnistes ont fait couler en décidant de bouder les bureaux de votes, manquant indéniablement de respect à ces milliers de révolutionnaires morts pour la démocratie.

Le débat n’aurait pas lieu si le pire n’était pas aussi mal défini. Il apparaît difficile de concevoir que le pire, pour quelques abstentionnistes que l’on ne veut ni entendre ni comprendre, ait déjà commencé. Pour bon nombre d’abstentionnistes, le pire est déjà leur pain et leur beurre et avant que l’on ne leur sorte la carte « victimisation ! », incontournable joker de la discussion, il faudrait accepter d’entendre qu’une présidence Macron ou Le Pen ne serait, hélas, que la promesse d’une légère aggravation des problèmes déjà existants : discriminations, précarité, exclusion sociale, invisibilisation, mépris culturel, mépris de classe, violences policières, violences économiques, glorification du passé colonial, etc… Quelle serait la nouvelle donne ? Une attaque à peine plus frontale, toujours aussi injuste et humiliante, mais, comme toujours, servie sous couvert de nobles combats menés au nom du vivre ensemble, de la laïcité, du féminisme et même de l’antiracisme…

Le pire n’est donc qu’une caricature du présent. Le pire, c’est qu’on connaît le pire et qu’on le vit et que l’on a rien fait d’autre pour nous que de nous dire que ça pouvait être pire que pire, à tel point qu’on se demande vraiment d’où on peut affirmer que le pire à venir sera pire que le pire du moment présent. Passé cet enfantin jeu de mot, on sait ce qu’il y a de pire pour ceux qui veulent s’éviter le pire : la honte. Parce que c’est principalement ça qu’on veut éviter à tout prix : la honte et les explications qui en découlent, comme si l’heure de se désolidariser sonnerait mais, cette fois-ci, pas pour les mêmes. Parce que la possible victoire du FN remet beaucoup de choses en jeu, à commencer par l’aura dorée de la France qui risque de rouiller sur le plan international. Ceux qui n’ont que peu de choses à craindre du FN le savent : c’est une réputation qui est en jeu dans cette élection. Celle de la patrie des lumières, France éternelle et brillante, défendue par Fatou Diome avec la passion d’une amoureuse transie. Pays des droits humains qui risque de prouver ses limites comme un vulgaire produit de beauté surcôté.

« Mais quand même comment en est-on arrivés là ? »

Les mots sont forts, tout autant que la réalité : le pays souffre de toxicomanie raciste. Ces dernières années ont été celles du brouillage idéologique où tout le monde s’est retrouvé à faire du front national jusqu’à en droguer le pays tout entier. De l’immigration à l’Islam, à la présence dans les médias de personnages hautement contestés relayant les pires mensonges et préjugés, aux calomnies visant ceux qui ont osé contredire l’amas de haine raciste, on a eu une dose déferlante de front national, servie tous les jours dans le sirop médiatique, avalé de gré ou de force mais toujours goulument. Mais, c’était le bon front national, comprenez : celui qui sort de la bouche de dirigeants politiques, d’intellectuels qui portent bien la toilette, qui se disent Républicains, de gauche ou de droite mais qui, jamais, au grand jamais, ne seraient racistes. Comme si cela faisait une différence pour celui qui sent sur sa tête l’ombre brûlante du doigt pointé accusateur. Un racisme qui n’est pas du FN n’est pas un racisme vertueux. Il est vicieux. Fignolé pour avoir l’air propre alors qu’il demeure sale. Même quand il est dévoyé pour prétendre à la défense des femmes, de la laïcité ou d’autres combats nobles. Encore plus quand une ministre s’en sert dans un exercice de féminisme galeries Lafayette à la sauce négrophobe. Même quand un homme de gauche approuve l’extrême droite. Même quand les Unes des magazines se font toutes retoucher par le même chirurgien esthétique pour ressembler à Valeurs Actuelles.

Il y a de quoi sourire avec amertume, devant la panique des militants du barrage républicain et leur argumentaire typique d’un vendeur indépendant de contrats d’assurances du Wyoming. Passionnés et pleins d’entrain, ils auraient enfin presque compris que l’heure était grave maintenant que la flamme commençait à se rapprocher. A mes yeux, c’est comme être celui qui se trouve sur une terre torpillée par une progressive catastrophe naturelle qu’il était le seul à subir dans l’indifférence mais que le reste du monde n’a daigné considérer que lorsqu’elle s’est invitée sous sa fenêtre. Et encore : il n’a été question que de faire barrage au FN. Qu’en est-il de tout ce qui précède le FN ? Rien. Et pourtant, entre l’état d’urgence, la création du ministère de l’identité nationale, les lois antivoile ou burkini, l’impérialisme, la protection des auteurs de violences policières, le mépris, les discriminations, l’asphyxie économique des quartiers populaires avec la Loi Travail, les bombardements à l’international, la banalisation des agressions à caractère islamophobe, il y avait de quoi s’arrêter et réfléchir. A moins que les plus rusés aient compris que le maximum à faire revient à faire des promesses, choses que l’on déteste de nos jours.

S’il reste quelques âmes candides pour se demander comment on en est arrivés là, mon conseil serait d’aller vous adresser directement à ceux qui ont voté pour le FN. Comme pour l’élection de Trump, il faudrait cesser de viser lâchement ceux qui ne sont en rien responsables du résultat qu’on connait.

L’abstention veut dire l’abstention.

Parce que les leçons ne sont jamais retenues par ceux qui se bornent à croire qu’il n’ont rien à apprendre de nous, il convient de continuer à jouer à ce jeu par l’abstention. Elle est, à elle seule, un geste politique. Moins grossier que le bras d’honneur mais tout aussi symbolique. Les gens outrés par cette posture parleront immédiatement de cadeau fait au FN, de communautarisme, de division et, en épuisant les cartouches avec lesquelles ils tirent, finiront par faire tomber les masques en nous disant que de toute façon, ils n’auraient rien à craindre du FN au pouvoir et que le barrage serait surtout pour nous protéger. Quelle grandeur d’âme! Quelle bonté ! Ô, mes amis ennemis ! Triste nouvelle pour vous : je n’ai plus que le regard indifférent de Joan Crawford pour répondre à ce paternalisme teinté de mépris tellement ordinaire qu’il vous a échappé ! L’heure des génuflexions devant votre agenda est une heure morte et enterrée. Elle a épuisé toute ma souplesse et convaincu à jamais qu’être la pom pom girl d’une équipe qui ne mobilise ses troupes que pour sauver sa propre peau ne sauvera jamais la mienne alors qu’elle en a eu mille occasions. Et je n’en suis même pas désolé.