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Des Burkinis et des hommes

« Êtes-vous déjà tombés par hasard sur votre reflet dans le miroir ? C’est là qu’on voit ce qu’on est depuis l’extérieur et c’est ce qu’il est impossible de voir depuis l’intérieur… »

                                                                                                                     Dorothy Dandrige

La France d’avant

Avant, quand la France était encore un pays où l’air y était presque respirable, l’été pouvait se passer sans qu’une polémique inutile et de mauvais goût ne s’invite à toutes les tables. Les plus chanceux voyageaient, ramenant des anecdotes et des récits d’aventures rocambolesques pour divertir ceux qui n’avaient pas été autant privilégiés. Dans l’ensemble, bien avant notre époque de paranoïa identitaire et d’automatismes racistes décomplexés, on allait bien. On avait que faire de débats de bouts de table, de futilités diverses et de polémiques gratuites auxquels on ne réservait même pas un encadré dans un mensuel. Tout allait bien…

Aujourd’hui, tout va mal. Les caisses sont vides, la rage est en pleine croissance, ce secteur d’avenir qui recrute partout y compris là où l’on se croit antiraciste. Un an après la fausse affaire du maillot de Reims qui aurait du nous servir à tous de leçon, nous voilà repartis pour un tour sur le cheval excité de l’islamophobie. Un an après bien des drames, bien des morts et bien des pistes de réflexion à explorer, nous revoilà retombés dans les bas fonds de la haine et sans même s’empêcher, sans même avoir tenté de se retenir de tomber dans le précipice.

Vite, une polémique !

Polémique n°1234598 sur l'islam. Encore une...

Polémique n°1234598 sur l’islam. Encore une…

Donc une polémique de plus sur l’Islam. Un Casual Friday à la française qui dure depuis longtemps pour 6 millions de musulmans. En fait, nos polémiques islamophobes sont comme les rumeurs prenant pour cible cette pauvre Jennifer Aniston : on finit par être autant désolés pour ceux qui font carrière dessus que pour les principaux concernés qui, quoiqu’ils et souvent elles aient à dire, se retrouvent privés de parole et donc dans l’incapacité de se défendre. On en avait l’habitude, me direz-vous. Après la viande Halal, le foulard, la burqa, le foulard qui veut mettre une burqa et manger halal, au volant ou en terrasse, nous voilà au bon point de départ : ce que certaines femmes musulmanes portent. On parle donc, non sans condescendance, de Burkini, ce maillot de bain couvrant, absolument identique à une combinaison de plongée mais sur lequel bien des fantasmes sont brodés. En fait, ce débat, ce n’est que la version estivale d’un autre débat classique et indémodable, celui du foulard, mais dans une version inédite aujourd’hui, un numéro hors série, une édition limitée et d’été pour celles et ceux qui ne parviendraient à attendre le prochain débat autour de l’interdiction du foulard (en bibliothèque ou au cinéma, à vous de choisir vu qu’il faudrait le bannir partout, comme la pire des choses sur cette terre). Pauvre France, ridiculisée par les médias étrangers, prise en otage par une vilaine obsession, un péché loin d’être mignon puisqu’il blesse et rabaisse. Pauvre France, incapable de plonger le nez dans ses priorités et de faire sa propre psychanalyse et d’y puiser ses torts et ses remords. Pauvre France, incapable de se regarder autrement qu’en s’éblouissant de ses lumières et incapable de voir que son universalisme n’est qu’un narcissisme dont la mission est de faire perdurer son beau reflet partout sur terre et, de préférence, dans tous les cœurs.

Il paraitrait donc que le burkini serait à la fois contraire à la dignité de la femme, une menace pour la laïcité (nouvelle religion d’état, soumise à interprétations diverses) et le symbole d’un combat intégriste. Pour ce qui est de la dignité des femmes, j’attends toujours de voir où est l’indignité dans cette tenue et ce qui fait qu’un bikini ou maillot de bain classique n’incarne pas l’indignité. Pourquoi l’un et pas l’autre ? Pour ce qui est d’une menace pour la laïcité, alors si chaque tenue à connotation religieuse, pour raison évidente ou non, est une menace pour la laïcité, nous sommes soit devenus extrêmement paresseux d’un point de vue intellectuel, soit des réacs qui s’ignorent et invoquent la laïcité à tout bout de champ, comme une issue de secours. Rappelez-vous tout de même que la France est un état laïc et que cela s’arrête là. Les maillots de bains, les tongs, les serviettes et les parasols sont libres de porter des symboles religieux. Quant à parler d’uniforme intégriste, cela traduit une méconnaissance presque risible de l’intégrisme musulman : croyez-vous que pour Daesh, Al Qaeda ou même l’Arabie Saoudite notre grande alliée que le burkini est ne serait-ce que tolérable ? Croyez-vous l’espace d’une seconde qu’il soit acceptable, dans l’idéologie fondamentaliste, qu’une femme se rende à la plage et s’y baigne ? Est-ce que nos maitres à penser sont à ce point limités en terme d’arguments pour nous faire détester le Burkini et par extension les femmes qui le portent et la communauté dont elles ne sont qu’un échantillon ?

Les polémistes en herbe

Peu importe l’opinion à avoir sur le Burkini : le travail a déjà été mâché. Dans un billet publié sur le Huffington Post, Caroline Fourest est claire : « Toute personne un tantinet féministe ou simplement inquiet du radicalisme se sentirait mal à l’aise à l’idée de se baigner à côté d’une femme ou d’un groupe de femmes en burkini. ». Merci de donner raison aux critiques de l’establishment féministe qui parlent de mouvement « dans une phase stalinienne » : au nom de qui parle Caroline Fourest ? De quel droit ? Quel est ce type de féminisme qui prétend relayer la parole du féminisme même le plus léger et les inquiétudes des gens face au radicalisme ? Surprenant pour une essayiste qui tartine ses essais d’universalisme, de démocratie et autres foutaises qui, sous sa plume, sont utilisées comme des armes. Elle poursuit : « Quand on va à la mer, c’est pour se détendre, pas pour se prendre les problèmes psychologiques ou les convictions idéologiques des autres en pleine figure. Si quelqu’un est si mal à l’aise avec son corps et croit en la pudeur, il peut tout simplement éviter de se baigner en public et choisir des espaces plus pudiques… Comme une piscine privée ou sa baignoire. ». Parfait condensé de nombrilisme (« quand on va à la plage, c’est pour… »), de mépris sur une incompréhension (les personnes ayant un rapport différent à la semi nudité sont taxées de souffrir de problèmes psychologiques, c’est très sympa. Ca rappelle étrangement les thèses homophobes de certains psys des années 70…) et de mépris classiciste : la dame vous invite à trouver une piscine privée (était-elle au courant qu’on a refusé une privatisation ?) ou à nager dans sa propre baignoire. Il y a quelque chose de très drôle et on ne peut plus révélateur dans cette dernière phrase : un racisme en filigrane qui fait exactement ce qu’on craignait que l’intégrisme face aux pauvres femmes musulmanes. Retourne à ta baignoire n’est que le nouveau retourne chez toi, un chez toi ridicule, pauvre, en Afrique en général, étroit, exactement comme cette baignoire. C’est très ironique, finalement, de vouloir défier le sexisme des fondamentalistes en faisant leur travail, c’est à dire renvoyer les femmes musulmanes à leur foyer et les condamner à l’invisibilité. Mais comme c’est dramatique de faire, pour le coup, le travail de Daesh en continuant dans la logique de division, de mépris et d’invisibilation. Et on osera se plaindre de l’efficacité des discours des recruteurs ?! On fait leur SAV, avec de tels mots ! Mais bon, étant donné les nombreux mensonges qui étayent l’oeuvre de cette femme, on peut se dire qu’elle va changer d’avis prochainement et opérer un demi tour, hein.

Dans un registre voisin, Raphaël Enthoven, incarnation du mâle blanc dominant qui a son mot à dire sur tout à commencer par ce qu’il n’a jamais traversé, s’est demandé, certainement au terme d’une longue réflexion si les partisans du burkini le défendent au nom de la tolérance qu’ils invoquent pour le port du string sur les plages saoudiennes. Oui, comme d’habitude, toute discussion sur l’Islam vestimentaire ne peut se passer du point « Arabie Saoudite », certainement plus parlant que le point Iran, Pakistan ou Afghanistan, des noms de pays à faire froid dans le dos de toute personne « un tantinet féministe », si vous voyez ce que je veux dire…

Or, là n’est pas la question. Dans cette comparaison, il y a trois choses à retenir.

  • La première réside dans la limite posée par le sujet : quand on parle d’Arabie Saoudite où de ce qui se passe en terre d’islam terrifiant, c’est par manque d’éléments sur la situation donnée. Non, ce qui se passe en Arabie Saoudite ou ailleurs, ne doit pas s’inviter dans une polémique nationale. Ce qui se passe en Arabie Saoudite doit rester en Arabie Saoudite et cela devrait être aussi simple que ça.
  • La deuxième chose, c’est le mépris affiché pour les Saoudiennes et leurs droits. Vraiment, le string sur la plage, c’est la première chose qui vous vient en tête quand il s’agit de réfléchir à la condition de ces femmes ? Est-ce que le philosophe est à ce point assoiffé d’images crues de culs de saoudiennes pour tomber à ce niveau ? Ou est-il simplement en train de faire la preuve flagrante de son manque de connaissances sur la situation ?
  • La troisième chose, c’est le racisme qui découle d’un tel procédé. Les musulmans, quoiqu’on en dise, quoiqu’on en pense, en France, sont, dans leur extrême majorité, des citoyens français. Tout le blabla color blind, intégrationiste « tout le monde a sa chance » se pète la gueule quand on renvoit les musulmans en général et les musulmanes en particulier à ce qui se passe en Iran, en Afghanistan et en Arabie Saoudite. Les musulmans sont des français contrefaits,  quand on les rattache à ce qui se passe ailleurs. Et on osera après se plaindre de la racialisation des musulmans, d’une fierté religieuse ostentatoire, d’un désintérêt pour la nation exprimé par de faibles taux de participation aux élections ou dans d’autres secteurs ? Qui pousse qui dans les bras de l’autre dont on ne se sert que pour mieux complexer et brimer ? Qui se sert d’une imagerie raciste et réductrice pour faire valoir ses arguments ? Enthoven s’était déjà illustré dans un cyber clash avec le rappeur Kery James. Il ne semblait pas avoir apprécié les mots durs d’un de ses titres où il chantait « Rabzas et Renois, à leurs yeux, on est toujours des étrangers ». Aujourd’hui, à la lecture de cet article où sont comparées musulmanes françaises et musulmanes saoudiennes, on ne peut que comprendre la position de Kery James.

Et nous dans tout ça…

europe-double-standard-on-freedom-of-speechJe ne parlerai pas de ces journaux qui n’auront rien trouvé d’autre à faire que de relayer des articles vides d’intérêt sur les situations marocaine, algérienne et saoudienne : notre establishment adore recevoir des renforts de l’étranger quand il a une idée à faire passer. Qu’est-ce qu’on adore crier à l’intégration des “musulmans” comme s’ils venaient de musulmanie, d’une part, et leur parler de théocraties musulmanes auxquels ils sont étrangers de l’autre! Quand je lis que les musulmans doivent s’adapter aux lois du pays, je vois que le travail est réalisé sans que cela ne gêne personne : on parle de musulmans comme d’éternels migrants n’ayant que le droit de la fermer. Belle image que l’on donne du pays des droits de l’Homme, hein. Vous la voulez l’intégration ou vous voulez la retarder en créant une sous catégorie déjà blessée par le racisme général ? Savez-vous que vous vous adressée à une catégorie aux multiples polémiques stériles, gangrenée par votre haine, détachée du bloc national, désintégrée par sa religion mais rappelée à l’ordre par la plume de journalistes maghrébins du Maghreb, haute autorité s’il en fallait une pour mieux dompter la bête musulmane de France ? Savez-vous qu’avec ces polémiques, vous faites du tort là où on aimerait qu’on nous fasse enfin du bien ?

Je ne parlerai pas non plus des associations de féminisme pro-establishment à la OLF qui ne peuvent condamner les arrêtés anti-burkini sans en rajouter une couche sur les religions (toutes les religions qu’elles vous disent, histoire de s’éviter une accusation d’islamophobie, grande technique déjà relevée et commentée précédemment), les iraniennes et les pauvres musulmanes oppressées en France qui n’attendent qu’un dévoilement de masse pour goûter à la joie de vivre. Restez entre socialites, mesdames, et continuez de taxer d’islamogauchistes ceux qui, dans l’ensemble, n’ont que faire de votre racisme et de votre vision néocolonialiste du monde.

Je ne parlerai pas non plus des humanistes du dimanche, ceux qui n’ont que du « moi je » à la bouche, ce fameux « moi, quand je vais dans un pays étranger… », ce « moi » faussement universaliste, intellectuel, intègre, bref colonialiste qui ne considère le monde dans son ensemble qu’à la lumière de sa grande sagesse et expertise de comptoir, qui parle et parle, sans jamais écouter, à la place de, au nom de et sans crainte de basculer dans le racisme ou l’exclusion, parce qu’il a un ami musulman qui lui aurait confié sa honte d’être musulman, parce qu’il a lu le Coran, parce qu’il est issu des lumières, jamais suspecté d’impureté de sang, jamais renvoyé à d’autres pays ou réduit à une citoyenneté religieuse dont il n’a jamais voulu mais suffisamment intelligent, du moins plus que les concernés, ces abrutis, pour pouvoir parler en leur nom.

De même que je ne vais pas m’attarder sur les musulman-e-s de services, pom pom girls d’une France où ils ne servent qu’à valider le travail d’accablement car, amis politiques, on sait qu’on ne vous sert qu’à ça. Nous ne sommes pas dupes des politiques ambitieux et de leur besoin de visages basanés mais républicains, d’en bas mais voulant se hisser tout en haut d’un navire sur le point de couler après être tombés dans le piège de Daesh et de sa propre bétise.

Aujourd’hui, il est urgent de comprendre que tout ce remue ménage ne profite, au final, qu’à faire la guerre. On adore la guerre, plus que la paix. La guerre, c’est contemporain, masculin. L’expression ultime de la puissance et de l’arrogance. J’ai bien peur qu’une grosse guerre ait déjà commencé ici, chez nous, sans dire son nom et qu’elle continuera sa macabre danse très loin, emportée par le vent de la propagande, jusqu’aux portes de nouvelles terres à conquérir puis à exploiter.

Je ne veux pas de vos guerres, ni même de votre sagesse, intellectuels progressistes devenus réacs ou féministes ouvertement racistes. Il faut dire que, depuis quelques années, je suis insensible à vos performances, même quand l’effort de paraître sympathique est là, même quand vous vous autorisez, de façon temporaire, une crise d’islamogauchisme et que vous donnez l’impression d’être de nouvelles personnes. Voyez-vous, j’ai une mémoire d’éléphant : je n’oublie pas tout ce qu’on se prend en pleine figure, même sous couvert d’humanisme ou d’un autre « isme » qui, je le sens, ne servira, dans quelques années, qu’à servir de totalitarisme. « I am still mad as hell » (« Je suis toujours aussi furieuse ») chantaient les Dixie Chicks dans Not Ready To Make Nice quand, de façon très pudique, l’Amérique de Bush s’excusait de les avoir mises de côté. Pour le moment, je suis déjà furieux et c’est largement suffisant.

La colère, le sang et la perte

J’ai écrit cet article pour les blessés, les meurtris, les apeurés et les affaiblis. Et je n’ai pas à m’excuser des erreurs des autres. Juste à pleurer de rage les tourments de notre époque.

       D’abord, on apprend le drame. Comme en Janvier 2015, on cesse toute activité immédiatement tant la nouvelle nous glace le sang et fige tous nos muscles. On se passe de toute réflexion, de tout ce qui pourrait empêcher la communication entre le cœur et l’esprit pour se concentrer sur ce qui vient de se briser à l’intérieur. On allume sa télévision, on lâche son téléphone portable et on attend. Et l’info continue nous drogue.

            Pourvu qu’il ne se soit rien passé. Que ce soit juste un accident. Quelque chose de banal. Quelque chose qui n’ait aucune conséquence. Un pétard qui a fait trop de bruit ou un accident comme on en voit toutes les nuits. Pourvu qu’il n’y ait pas de morts. Pourvu qu’ils s’en sortent.

            La nouvelle tombe. L’horreur est revenue. Elle avait frappé la veille à Beyrouth, chez les arabes, aussi divers et différents qu’ils soient. On s’en fichait royalement. Comme d’habitude. Le moyen orient, même s’il obsède les patriotes à deux balles, même s’il fascine parfois les plus paumés de chez nous et même s’il abrite une poignée de tortionnaires amis de nos présidents bien occidentaux, c’est quand même loin sur la carte. Mais là, on sent le rapprochement.

            Pourvu que ce ne soit pas un carnage. Pourvu qu’on retrouve que des survivants. Pourvu que le plan meurtrier ait échoué. Pourvu que les médias fournissent un travail de qualité. Pourvu qu’ils soient tous en sécurité. Pourvu qu’on se réveille à tant.

            J’étais de ceux qui ont alterné les pleurs et les cris, la douleur et la rage. J’étais de ceux qui auraient pu se trouver sur les lieux, qui ont vibré dans des concerts de rock, qui ont dîné ou bu un verre en terrasse, qui ont marché dans les rues de Paris dans la sérénité. J’étais de ceux qui ne comprenaient pas, qui se demandaient « pourquoi » et qui ne voulaient pas voir de photos, entendre des témoignages, lire des messages de haine. Et puis deux mois plus tard, je suis revenu à moi, la page se tournait difficilement, avec une écornure comme pour me dire que je ne pouvais éviter ce passage dans ma vie. Dans nos vies.

La violence

           Rien ne saurait justifier l’horreur d’un attentat. Même si je ne trie pas mes larmes parce que je considère que chaque vie compte et dois compter pour toujours, je dois avouer que plus les attentats se rapprochent de nous et plus l’avenir me paraît incertain. Le danger est imminent, les rues ne sont plus sûres. La suspicion est revenue même si on a le droit à des remarques blessantes mais qu’on mettra sur le compte d’une émotion encore trop vive. On se dit que la sagesse, c’est de tolérer, en surface, temporairement, le refus des poignées de main et de la discussion, parce que des gens sont en colère. On a rien fait, on est pas plus responsables de ce que des assassins commettent mais il paraît qu’on leur ressemble, qu’on soit à peine basané, musulman convaincu, hésitant ou pratiquant, banlieusard, fan de rap ou de blues et qu’on devrait laisser passer un deuil qui nous exclu, au nom de l’unité nationale. Inutile de leur rappeler qu’on est tous concernés parce qu’il paraît qu’on a voulu toucher en priorité ces gens-là plutôt que d’autres. Et il y aura toujours un beauf pour nous dire que si les terroristes voulaient vraiment tuer du musulman, ils auraient choisit Barbès… Comme si une communauté était particulièrement épargnée. Inutile également de leur rappeler que l’attentat de Saint Denis qui a échoué allait toucher la France dans sa plus grande diversité : celle qui est noire, celle qui est arabe, celle qui est blanche, celle qui est asiatique, celle qui est croyante, celle qui est athée, celle qui aime le foot, celle qui aime accompagner ceux qui aiment le foot, celle qui se force à aimer le foot le temps d’un match…

            Comme en janvier, on est quelque chose. Cette fois, on est Paris. Dans l’émotion suscitée par la violence, on ne pond que des slogans. Nulle question de se demander ce qu’on a bien pu être avant de devenir Paris ou Charlie. Alors, j’ai décidé que je serai plus que jamais moi même plutôt que d’être ce qu’on attend de moi comme si cela coulait de source ou comme si je leur devais bien. S’indigner qu’on ne soit pas Charlie ou Paris ou s’indigner que d’autres préfèrent être Beyrouth ou Gaza, c’est le début de la fin. Crier haut et fort qu’on est un slogan, pointer du doigt ceux qui ne sont pas « comme nous », se lancer dans un recensement statistique, profiler les infidèles du camp du bien, c’est le début du fascisme. En ce qui me concerne, je refuse de céder au piège d’être « quelque chose » juste pour rassurer la planète entière de la pureté de mon âme ou de rentrer dans un moule. Et surtout, je refuse de me tromper, de crier à la planète entière « #jesuisenterrasse », car c’est là la plus grosse arnaque possible : les terroristes se foutent de qui est en terrasse, qui boit un mojito en écoutant Rihanna ou qui partage un repas dans un restaurant huppé. Ils tuent des civils innocents parce qu’ils sont dans une logique meurtrière parce qu’ils sont animés par un esprit de vengeance qui leur a rongé l’âme et rien d’autre.

            Au delà des slogans, on a réussi à créer un tout petit peu de réflexion. Pas toujours la meilleure. La France est en guerre, dit-on. Le temps d’endormir les masses, on parlera de guerre de civilisation. Le fantôme du 11 Septembre et ses thèses néoconservatrices qui ont massacré des populations innocentes sont toujours là, comme des ombres. Charlie Hebdo confirme la pensée, avec une caricature qui montre un homme buvant un coup sous la mention « ils ont les armes, on les emmerde, on a le champagne », qui me rappelle étrangement la sinistrement célèbre chanson de Michel Sardou où il était question d’opposer la culture française, vivante et avancée, face à la culture arabe, arriérée et insipide et donc tellement inférieure. Qu’est-ce qu’ils ont, à part le pétrole, disait-il. Je suis tenté de lui répondre : tellement de choses, si tu savais !

            Il suffit que quelques personnalités politiques reprennent le thème, que quelques intellectuels suivent et le concept est installé : les terroristes sont venus tuer la civilisation française, celle qui boit, danse, dîne en terrasse, aime les concerts de Rock, le foot, bref la vie. Et que ceux qui ne se reconnaissent pas dans cet art de vivre comprennent immédiatement à quel camp ils appartiennent. Vous serez avec nous ou contre nous. Certains, généralement marqués à gauche d’ailleurs, ne se cachent plus pour utiliser une rhétorique proche de celle des néoconservateurs américains en déclarant que si les terroristes ne voulaient pas s’en prendre à la France et ce qu’elle symboliserait (la frivolité, les droits de l’Homme, la laïcité, etc…), ils auraient pu s’en prendre à l’Etat en s’attaquant directement à l’Elysée. Comme si s’attaquer à un gouvernement dont l’impopularité n’est plus à prouver est comparable avec une attaque qui cible des civils qui ne bénéficient pas de la protection dont peuvent bénéficier les personnalités politiques.

            Que l’on pense la civilisation française comme celle du « bon vivre », du loisir et d’une certaine frivolité ne me gêne pas. Mais en faire la seule civilisation du « bon vivre » relève du mensonge crasseux qui déshumanise également ceux qui ne suivent pas le modèle. D’ailleurs, il serait bien de rappeler que bon nombre de Syriens ou d’Irakiens aimeraient, eux aussi, boire un verre en terrasse ou assister à un concert s’ils ne subissaient pas des frappes bien occidentales, que leur terre n’était pas soumise à la violence continuellement… Et oui, contrairement au dessin misogyne qui a circulé sur les réseaux sociaux, nos bombes ne sont pas sexuelles mais bel et bien meurtrières. Elles tuent. Elles démolissent des vies dans des écoles, des hôpitaux et des lieux de culte mais provoquent moins d’émotions que lorsque des terroristes démolissent des œuvres d’art ou égorgent leurs semblables. Et ce sont à cause de nos frappes qu’on finit par se faire zigouiller en plein Paris. Précisons également aux ignorants qui ont décidé d’ignorer nos bombes, nos drones et nos frappes, que 2015 est une très bonne année en France étant donnée qu’on a explosé les records de vente d’armes… pas toujours avec des clients exemptés de tout soupçon.

            On veut toujours nous parler de guerre de civilisation ? D’accord. A condition de tout reprendre depuis le début. La guerre de civilisation dont on nous parle, serait celle initiée par Daesh contre la démocratie, l’occident et tout ce qui ne leur ressemble pas. Sauf que, à l’origine, c’est un concept pensé et inventé en occident et pas ailleurs. La guerre de civilisation, si elle existe vraiment, elle a commencé quand on a envahi l’Irak, violé des gamines, enfermé des civils dans des prisons, bombardé des villages et des ports au nom des droits de l’homme, du féminisme et j’en passe… Et quand on abordait la question du mensonge sur les armes de destruction massive et qu’on évoquait le pillage du pétrole, tous nos grands stratèges en carton nous répliquait que c’était faux, fantasmé, délirant. 13 ans plus tard, quand on nous dit que Daesh vit du business du pétrole, c’est assez « drôle » de voir que ceux qui réfutaient toute existence du pétrole avant l’invasion américaine finissent par accepter cette information maintenant sans la questionner.

            Aujourd’hui, on s’est alignés sur la politique américaine de l’ère George W Bush quand l’Amérique cherche, timidement au passage, à s’en sortir. Sur le sujet, je ne pardonnerai jamais à Sarkozy & Hollande leur suivisme, leurs amitiés douteuses avec les pétromonarchies du golf et leur complexe de ne pas avoir fait partie de l’axe du bien lors de l’invasion américaine en 2003. Et pourquoi au final ? Pour rien de bien. Pour bombarder des peuples qui ne nous ont strictement rien fait, dont les leaders (Hussein, Khadafi, Assad, etc…) ont soit financé ou sympatisé certains de nos dirigeants, s’attiser la haine et la rancœur, interférer dans des conflits qui ne nous regardent pas et perdre nos proches dans des massacres comme ceux du 13 Novembre.

On fait quoi maintenant ?

Rien. On a vu le résultat décevant des perquisitions qui n’ont pas apporté de résultats. On a eu le droit au défilé interminables de prêcheurs de haine dont la tv raffole (Finkielkraut, Onfray, Geoffroy Lejeune, etc…). La gauche propose la déchéance de nationalité pour les Binationaux. Bravo ! Quel est le rapport ? Aucun. Comme si cela importait pour les terroristes. Comme si cela allait les retenir dans leur folie. Mais, par contre, précariser la nationalité française, par contre, ça fera augmenter le ressentiment, les tensions et compliquera le fameux « vivre ensemble » qu’on utilise pour faire complexer les plus faibles d’entre nous.

De hors sujets en hors sujets.

Premier hors sujet au lendemain des attentats : la laïcité. Je ne saisis toujours pas le rapport. Comme si la France n’était pas assez laïque, ou trop laxiste, ou trop tolérante et que si la laïcité aurait été plus appliquée (et je ne vois pas trop comment on pourrait s’y prendre), il y aurait eu moins ou pas d’attentats. Pour information, la Syrie et l’Irak, que cela nous plaise ou non, étaient dirigées par des leaders laïques. La question de la laïcité n’est juste qu’une diversion, un thème récurrent qu’on utilise pour taper sur des coupables bien désignés, des ennemis de l’intérieur. Nous ne sommes pas attaqués par manque de laïcité mais pour d’autres raisons (et je précise qu’expliquer ne justifie en rien l’attentat). Au lendemain des attaques contre Charlie Hebdo, on a eu le droit à des tables rondes sur la laïcité en présence de personnalités comme Inna Shevchenko, la leader des Femen dont le mouvement considère la laïcité comme le fait de tolérer l’intolérable (bouh la religion, c’est de la merde), dont l’expertise en la matière reste à prouver.

Deuxième hors sujet, les « minorités visibles » mais bien utilisées. Je parle ici de personnes comme Lydia Guirous ou Zineb El Rhazaoui qui, un jour, se rendront compte que leur seule utilité aura été de lire un prompteur pour servir un pouvoir qui n’a besoin d’elles que pour taper sur leurs semblables et qui s’en débarrassera une fois leur mission arrivée à terme. Si elles n’étaient pas ce qu’elles pensent avoir oublié, arabes et de culture musulmane, elles ne se seraient jamais hissées là où elles se trouvent maintenant. Ce sont des pions, des alibis, des personnes qui ne servent que pour s’éviter des accusations de racisme, mais en dehors de ça… elles sont impertinentes. Et puis, franchement, à part nous offrir des débats qui ressemblent à des combats de poules ou à des naufrages, quel est l’intérêt ? Où est la progression ? Qu’est-ce qui en ressort, à part le ridicule ?

Troisième hors sujet, la liberté d’expression. Non, je le dis et je le redis, la liberté d’expression « au sens traditionnel », n’est pas en danger. On peut être islamophobe, raciste, sexiste et s’en tirer très bien en France. On peut publier des UNES racoleuses, faire des documentaires aux sensations fortes sur nos obsessions bien françaises (voile, burqa, délinquance, excision, polygamie, etc…), être omniprésent sans craindre de s’attirer les foudres de l’état. Pire encore : la vraie liberté d’expression, celle qu’il faut défendre, c’est celle de faire des reportages qui ne soient pas censurés suite à des pressions de la part de multinationales qui veulent s’éviter des situations embarrassantes. Mais là, pas un mot de la part des plus grands défenseurs de la liberté d’expression qui l’ont résumée à taper sur l’Islam et les musulmans à coup de « oh mais on ne peut plus rien dire, de nos jours, c’est affreux ». Non, les gens, vous pouvez tout dire, tout le temps, sur tous les plateaux, dans toutes les stations de radio et le pire, dans tout ça, c’est que vous pensez incarner une espèce de résistance face au pouvoir musulman qui n’existe que dans vos fantasmes alors que penser que la parole est muselée en France est devenu une opinion quasi majoritaire. Badinter l’a dit: n’ayez pas peur d’être islamophobes!  Quant à la critique de l’Islam, sincèrement, si elle était interdite ou quasi-impossible, ça se saurait. On ne cesse de nous demander si l’Islam pouvait être critiqué et on vous le dit : allez-y ! Brûlez des drapeaux musulmans jugés salafistes (alors qu’ils ne le sont pas : reproduire la profession de foi islamique sur un drapeau n’en fait pas un drapeau salafiste, faudrait commencer à se cultiver sur la question), continuez les amalgames et le racolage. D’ailleurs, que n’a-t-on pas critiqué, dans l’Islam ? Qui ne s’y est pas donné, ne serait-ce qu’un petit peu ? Et que sont devenues les personnes qui ont critiqué l’Islam ? Ont-elles été boycottées, menacées dans leur emploi ? J’ai, quand même un message pour les modérateurs auto-proclamés de la liberté d’expression en France : du haut de votre perchoir, vous avez décidé de tout arbitrer en décidant de ce qui est raciste ou non à la place des concernés mais également de vous lancer dans un véritable lynchage de toute personne qui organise des meetings où vous n’avez pas votre place. Ca la fout mal pour les passionarias de la liberté d’expression.

Quatrième hors sujet : les mots et les réflexes haineux. Cessez de parler de Djihadisme si vous n’avez jamais lu le Coran. Cessez également de nous bassiner avec la civilisation judéo-chrétienne, ce fantasme qu’on utilise pour opposer la France « bien blanche » aux musulmans. Et puis, sincèrement, entendre parler de civilisation judéo-chrétienne dans un pays où on a persécuté des juifs il n’y a pas si longtemps que ça, relève du délire. Cessez également de prendre des airs de vierges effarouchées quand on parle de blancs, de noirs, d’arabes, etc… L’universalisme color blind, personne n’y croit plus. La preuve : on parle de déchéance de nationalité à tout le monde, y compris aux personnes racisées qui n’ont pas de double nationalité. Comme quoi les discours assimilationistes ne sont qu’une fumisterie : on sait très bien quand on a un racisé devant soit, ne nous prenez pas pour des imbéciles. Cessez également votre féminisme de circonstance, celui qui transforme les plus antiféministes en combattants de la dignité des femmes à chaque fois que l’oppression patriarcale vient de personnes « arabes ». Oui, je fais références aux viols de Cologne où certain(e)s n’ont rien trouvé d’autre à faire que de parler de choc des civilisations. Parce que des arabes violent des femmes blanches, vous sentez la terre trembler ? Vous profitez sans baisser les yeux d’un acte d’une violence ignoble pour asseoir vos théories de choc des civilisations ? Mauvaise nouvelle pour vous : le viol, malheureusement, en 2016, n’a pas attendu Cologne pour exister. On viole à Rio, New York, Casablanca, Paris, Londres, Buenos Aires, Sydney et Osaka de la même façon : en brisant une femme par la brutalité. Et dire que l’Islam est la raison de ces viols est aussi stupide et mensonger que de dire que marcher sur le sable en portant des faux cils peut entrainer le cancer des poumons. Mais, je doute que ces féministes en carton qui ont cédé à la tentation raciste (et pour le coup, vraiment complotiste !) partagent la même indignité lorsqu’elles apprennent que leurs frères « bien blancs et bien de chez elles » violent des gosses en République Centrafricaine, des femmes de ménages noires ou excellent dans le tourisme sexuel dans les pays du tiers monde. On attend toujours que vous vous désolidarisiez ! Comment ça, “nous n’avons rien à voir avec ces barbares” ? Ah, vous trouvez cette injonction ignoble ? Bravo, vous commencez à comprendre. Ou du moins, vous êtes sur le chemin. Au passage, si des violeurs qui se trouvent être musulmans « violent des occidentales au nom de l’Islam », doit-on en déduire que des violeurs qui se trouvent être fonctionnaires français ou de simples citoyens français (au sens traditionnel, comprenez « de race blanche ») violent au nom de la France et donc des français et donc en votre nom ? Vous trouvez ça bidon, bête, sans rapport ? Parfait. Comprenez notre indignité quand on engage toute une religion ou tout un pays alors qu’on agit individuellement.

Cinquième hors sujet : l’islam. Oui parce que répéter à longueur de temps « ah si, ça a tout à voir avec l’Islam » alors qu’on a rien dit sur des guerres où le christianisme a aussi été utilisé, prouve le parti prit de certaines personnes. Oui, des personnes rejoignent les rangs de l’Etat Islamique pour décapiter, tuer, massacrer. Oui, ces personnes sont musulmanes, fraichement converties pour la plupart et assez isolées dans leur islamité d’après ce qui est rapporté. Et alors ? Vous voulez vraiment entretenir la psychose ? Quand un mec viole ou tabasse une femme, au nom de sa virilité toute puissante, nous impose-t-on des débats interminables culpabilisateurs pour tous les hommes avec des non concernés ? Pour en arriver à quelle conclusion ? Et pourquoi quand, des musulmans, comme les Kurdes par exemple, mènent des combats nobles « au nom de l’Islam », on leur ôte leur islamité ? Pourquoi, quand des musulmans accueillent des persécutés, chrétiens ou non d’ailleurs, ne reconnaît-on pas le rôle positif de l’Islam pour une fois ? Pourquoi nier l’implication de l’Islam quand quelque chose de bénéfique à tous et à toutes en sort mais mettre le paquet quand ça débouche sur des attentats ? Pourquoi nous gaver de votre obsession sur le voile à chaque fois qu’une tragédie nous frappe en plein coeur ? Vous rendez vous compte que cela nourrit un ressentiment ? Que cela fait accroitre la suspicion ? Et, pour quoi, au final ? Pour rien. Inutile et blessant. Cessez également votre dernière lubie, la cause des chrétiens d’Orient, qui ne trahit que votre préférence solidaire. Vous êtes universalistes ou non…

Sixième hors sujet : les causes bidons. Parler du rôle de Starbucks ou McDo dans le terrorisme est d’une imbécillité sans nom. A croire qu’on retarde le moment où les gens iront se documenter, consulter les archives de wikileaks, revoir les débats, étudier la création de l’EI. C’est vraiment nous mépriser que de proposer ce type d’analyses. Il serait beaucoup plus intéressant de présenter la vérité sur la création de Daesh, son financement, son intérêt pour certains pays de la région mais surtout notre implication dans le conflit. Faudrait également, avec toutes les informations dont on dispose sur le conflit, qu’on pense à parler sérieusement de notre politique étrangère. Qu’on arrête un peu les danses du ventre avec l’Arabie Saoudite, qu’on veille plutôt à avoir des relations plus saines avec l’Iran, qu’on discute réellement de la Syrie et de l’Irak sans se lancer dans des débats sans rapport, qu’on réfléchisse également à une façon de ne plus faire de la politique intrusive et à laisser les peuples décider de leur destin. Et qu’on réfléchisse aux conséquences de l’Etat d’Urgence et qu’on réfléchisse à la culture de violence dans laquelle on baigne du matin au soir. Ca aussi, c’est devenu “typiquement français”…

J’étais de ceux qui étaient choqués en 2001, en 2003 et toutes les années qui ont suivi. A chaque attentat. En parlant avec mes amis du Liban, je m’estimais heureux de vivre sur une terre qui ne connaisse aucune guerre et où, malgré les difficultés du quotidien qui, hélas, sont devenues ordinaire, il était possible de vivre. De sortir sans craindre pour sa vie. De monter dans un bus ou un métro le cœur léger. Maintenant, on se demande si chaque instant n’est pas un danger potentiel.

J’ai revu les photos des personnes qui ont perdu la vie. Majoritairement jeunes. Ces turcs, français, tunisiens, syriens, irakiens, burkinabés. Ces gens-là n’ont peut être jamais soutenu la moindre intervention militaire, ont vécu dans la joie et l’insouciance alors qu’on bombardait et qu’on préparait des guerres. Ils ont payé le prix de leur vie. Alors qu’on aurait largement pu éviter cela.

En Novembre, j’écrivais que je voulais juste dormir, pour fuir la réalité et me faire incarcérer dans un rêve. Un beau rêve. Là où ils seraient tous encore en vie, une dernière fois. Aujourd’hui, avec la spirale dans laquelle nous nous sommes engouffrés, la colère que j’éprouve envers nos dirigeants et nos médias en quête de sensations fortes, je n’arrive même plus à rêver d’eux.

PS : Je n’ai jamais été Charlie et je ne le serai probablement jamais. En revanche, je suis solidaire de toutes les personnes qui ont perdu la vie ainsi que leurs proches, qu’elles soient victimes d’attentats, de guerres civiles ou de guerres maquillées comme des actes destinés à apporter de la lumière dans l’obscurité. Parce que nos morts = leurs morts = la mort de l’humanité, sans distinction.

Un voile de haine, de bêtise et d’ignorance au nom du féminisme

Aujourd’hui, à Paris, s’est tenue la deuxième manifestation contre le foulard sobrement intitulée “journée sans voile”. Un tel non évènement devrait faire sourire. En effet, on ne peut que rire en imaginant des femmes, musulmanes ou non, mais surtout non voilées venues manifester contre le port du voile. Personnellement, cela me fait le même effet que d’imaginer des végétariens se réunissant pour clamer haut et fort leur refus de la viande ou des personnes non tatouées rassemblées autour du dicton “Tatouage = aliénation”. Absolument ridicule. Oui, en 2015, la folie du militantisme anti-foulard, quand elle ne touche pas des journalistes qui disent absolument n’importe quoi, est arrivée au stade du triste spectacle où se mêlent des personnalités très controversés, des slogans simplistes et… non, c’est à peu près tout.

On a compris. On le sait maintenant : l’ennemi est intérieur, il y a une cinquième colonne islamiste en France, les hommes musulmans sont tous des barbares qui s’ignorent, l’obscurantisme a gagné, les femmes voilées sont le cheval de troie du fondamentalisme islamiste, ect… On connait par coeur ce slogan féministe du début des années 2000, cette chanson devenue un tube, reprise comme dans un restaurant karaoké, par toutes les bouches, qu’elles soient sincèrement féministes ou féministes “de circonstance”. Après tout, pourquoi s’interdire de  s’approprier un langage féministe tant qu’il exclue des musulmanes, méprise des musulmans et permet surtout de lyncher l’Islam ? On a compris! Mais les initiatrices de ce pathétique projet, elles, ne comprennent toujours pas ce qui se joue dans cette affaire et leurs maladresses en sont la preuve.

Le féminisme sans voile… Ehmmmmm!

Elles ont lancé leur projet sur Facebook. Elles, ce sont les trois protagonistes qui sont, pour 2 tiers, de culture musulmane. Elles prétendent s’adresser aux neo-communataristes, ce groupe flou dont j’ai parlé, qui n’est souvent défini comme tel que par l’extérieur. Tiens, tiens : trois femmes, majoritairement musulmanes, issues de la banlieue, qui se constituent dans un mouvement avec des  revendications politiques et qui finissent par taxer les autres de communautarisme… Cherchez la logique! Leur appel au rassemblement aurait pu servir de pièce clé à une réflexion sur la question du voile, maintes et maintes fois débattue, généralement en l’absence des principales concernées, si cet appel n’était pas un espèce de tract de propagande mal articulé. Premièrement, je remarque qu’elles ne savent pas à qui s’adresser. Elles ont juste “Marre de votre indifférence, de votre connivence, de votre condescendance !!!”. Le “votre” se rapporte à un “vous” qui n’est jamais clairement identifié. C’est le “vous” des “néocommunautaristes” dont le nom n’est jamais cité.   Degré zéro du courage. Passons. Comme dans tous les textes de propagande, ça affole le lecteur; en effet, ça parle de “nos sœurs en Terres d’Islam qui, elles, n’ont d’autre choix que de s’affubler de burqa ou de niqab” ( l’argument classique de la solidarité féminine musulmane, généralement en deuxième position entre  l’égyptienne excisée et l’Afghane mariée de force) mais également de ” jeunes filles, qui par leur refus de se voiler, l’ont parfois payé de leur vie”. Sortez les mouchoirs mais ne leur demandez surtout pas de quelles terres d’islam elles parlent ou la moindre source : au royaume des anti-voiles énervées, l’anecdote vaut l’argument et plus l’anecdote est larmoyante, mieux elle passe. Aucun commentaire à faire ! Comme dans tous les textes de propagande, on parle pour ne rien dire. C’est le cas, lorsqu’il est écrit : “vous nous livrez au patriarcat le plus implacable de notre temps. Vous faites abstraction de la dangerosité de l’islam radical et refusez de voir la réalité économique et sociale de leur propagande. Vous refusez d’entendre leurs objectifs proclamés pourtant haut et fort.”. Là, une question me traverse l’esprit. De quoi parlez-vous ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire de réalité économique et sociale de leur propagande ? Qu’est-ce que ça signifie ? Quels objectifs ? De la part de qui en particulier ? Pardonnez mes questions naïves mais j’aimerais réellement comprendre car, idéalement, quand on est victime d’une pression fondée sur des stéréotypes, il me semble contre productif de reproduire des stéréotypes… Comme dans tous les textes de propagandes, ça s’emmêle les pinceaux. Jugez-en par vous même : ces femmes s’inscrivent dans la lignée de ce féminisme à 2 euros qui dénonce ce qu’il…. finit par faire, c’est à dire amalgamer,  lorsqu’elles déclarent “Vous assimilez à une minorité islamiste l’ensemble des musulmans qui pratiquent paisiblement leur religion. Par cet amalgame, vous instrumentalisez cette majorité pour accréditer le fanatisme” ! En gros, le “vous” flou (car on ne sait toujours pas à qui elles s’adressent), commet un amalgame dégueulasse qu’elles commettent à leur tour sans voir une seule seconde leur énorme incohérence. Allez comprendre… Pour finir, comme dans tous les textes de propagande, ça ment à fond. Petit florilège du collectif des femmes pinocchio : “Vous offrez complaisamment vos médias aux femmes voilées qui proclament leur choix”, “vous négligez l’embrigadement dont une majorité est victime, comme vous refusez de voir la complicité active d’une minorité d’entre elles”, “vous méprisez le combat des femmes de culture musulmane de nombreux pays qui se sont affranchies du voile au nom de la liberté, de l’égalité et de la dignité”, “vous détournez l’Histoire pour cautionner le voile qui n’est réapparu en nombre croissant qu’avec l’islamisme politique.”. Oui, ces femmes ne connaissent pas la honte. Mais elles finissent quand même leur tirade, bientôt mythique, par une question : “Qui tire profit du retour en force du voile ?”. Et là, j’ai envie de répondre, chères féministes de pacotille, que s’il est difficile de répondre clairement à cette question étant donné sa complexité qui change d’un contexte géopolitique à un autre, qu’il est juste certain qu’il bénéficie plus à des hommes politiques en pleine panne créative et qui ne peuvent plus répondre aux défis économiques du monde actuel qu’à n’importe quelle âme “d’en bas”.

Capture d’écran 2015-07-11 à 00.35.55Je suis, pour ma part, fatigué du débat sur le port du voile. Fatigué de cette obsession n’est pas saine parce qu’elle marginalise celles dont on pense qu’il est notre devoir de sauver alors qu’elles n’ont rien demandé. De même que je suis fatigué de ces féministes de circonstance qui servent à légitimer l’islamophobie la plus flagrante en tant que “racisme qui flotte dans l’air” et racisme d’état. Oui, nous savons que certaines des “plaignantes” sont d’origine arabe et alors ? C’est la même chose que NPNS mais en pire car cette fois le soutien est presque unanime. Maintenant, existe-t-il des femmes forcées de se voiler ? Absolument. Faut-il lutter pour leur liberté ? Oui. Sauf que ce type d’initiative, outre le fait d’être construit sur un ramassis d’incohérences, de contre-vérités et d’anecdotes embarrasse plus qu’autre chose. Catholiques fervents ou non, vous étiez embarrassés par la manif pour tous ? Ne vous en faites pas : d’autres ont repris les mêmes méthodes pour une initiative tout aussi débile. Si le voile est largement considéré par le féminisme français comme l’aliénation par excellence, alors presque tout est aliénation. Formons un collectif des femmes sans string, des femmes sans épilation, des femmes sans jupe, des femmes sans mari, des femmes sans talons, des femmes sans enfants, des femmes sans tatouage, des femmes sans opération de chirurgie esthétique, des femmes sans rente, des femmes sans grain de beauté, des femmes sans cheveux blancs ou carrément sans cheveux tout court! Sérieusement, où va-t-on ? Et surtout, vous qui êtes des femmes dites “expérimentées”, ne trouvez-vous pas abject de vouloir inspirer une loi pour interdire le voile aux mineures ? Vous qui scandez des slogans à la hauteur de votre idiotie tels que “Voile = Obscurantisme”, vous ne trouvez pas, sur le plan intellectuel, que c’est une arnaque lamentable que de faire croire que la suppression du voile entrainerait de facto la disparition de l’obscurantisme ? Vous ne trouvez pas obscurantiste d’interdire formellement un choix libre, sans prendre en compte que les femmes sont toutes différentes, toutes avec leur propre parcours d’émancipation ? Allez faire un tour du côté de régions du monde où le voile est presque absent du paysage pour voir que l’obscurantisme ne discrimine ni race, ni religion, ni société.

Je ne pourrais jamais comprendre ou approuver des hommes qui se donnent le droit de forcer une femme, qu’elle soit de leur entourage ou non, à se voiler. De même que je réprouve totalement les pays qui forcent les femmes à se voiler mais aussi les compétitions de sport qui forcent les femmes à porter des jupes. Chaque femme, qu’elle soit musulmane ou non, doit avoir le droit de disposer de son corps. C’est leur corps et donc leur décision. Sauf que vous, vous avez décidé de faire du petit féminisme de café; ça vient interrompre Edwy Plenel en plein débat, ça ne s’intéresse qu’aux questions qui concernent de loin ou de près l’islam comme si le reste du combat féministe était acquis… En tout cas, bravo à vous car en récupérant ce thème qui est devenu presque autant incontournable que celui de l’IVG, vous vous préparez à une petite percée médiatique. Et pour preuve : vous avez déjà le soutien de  La Ligue du droit international des femmes, Mohamed Sifaoui, Libres MarianneS, Ni putes ni soumises, Zineb El Rhazoui et de l’ufal (Union des familles laïques). On a les amis qu’on mérite… En attendant, les victimes dans l’histoire, ce sont ces femmes voilées qu’on s’autorise à agresser sans qu’aucune d’entre vous ne se solidarise au nom de ce féminisme universaliste qui place des barbelés entre vous et chaque femme qui ose porter ce voile que vous accusez de tous les maux.

D’ailleurs, en parlant d’universalisme, pourriez-vous lâcher les baskets aux “femmes arabes” ? Vous qui êtes françaises tout autant que n’importe quelle française, pourriez-vous expliquer cet éternel comparatif avec ces femmes que vous ne connaissez pas ? Pourriez-vous m’expliquer pourquoi les musulmanes françaises ne devraient pas se voiler au nom d’autres musulmanes, celles que vous adorez, celles qui vivent en Iran ou en Arabie Saoudites, parce qu’elles sont forcées à porter le voile ? Pourquoi, vous qui en avez marre (et à raison) qu’on vous ramène à vos origines, à cette catégorie de “française issue de l’immigration”, vous considérez qu’une musulmane française doit effectuer des choix en fonction de ceux que d’autres musulmanes vivent au quotidien dans une contrée lointaine tandis qu’une française “de souche” et non musulmane n’a jamais à effectuer de comparatif? Vous parlez d’intégration mais vous n’avez aucun mal à vous désintégrer du sol français pour faire passer vos idées. Tout comme vous n’avez aucun mal à taper sur les femmes voilées que vous faites passer pour des complices de l’intégrisme. L’idée du fervent catholique que l’on comparerait à Civitas ferait dresser les cheveux de n’importe quelle personne mais l’amalgame “femme voilée= terroriste” ne vous pose aucun problème. Vous en avez marre de l’irrespect fait aux musulmanes non voilées ? Je comprends. Mais ne vous en prenez pas à la voilée, affrontez la source de l’irrespect! C’est comme blâmer des femmes qui entretiennent leur silhouette au lieu de vous attaquer à l’injonction permanente d’être “belle” ou aux industries qui fixent des normes absolument délirantes.

Pour conclure, merci aux idiotes utiles du racisme de la manif sans voile. Je ne peux résister à la tentation de vous proposer quand même, d’éclaircir un peu vos positions, en commençant par clairement identifier les “néocommunautaristes” à qui vous vous en prenez. La réflexion devrait vous mener à comprendre que le “communautarisme” est non seulement vu et conçu de l’extérieur mais surtout jamais par ceux et celles qu’il vise. J’aimerais également vous présenter à des féministes arabes qui auront forcément grâce à vos yeux car non voilées et qui vous diront l’embarras dans lequel elles se trouvent et la paralysie de leurs luttes quand d’autres ailleurs, sous couvert d’universalisme et de solidarité, verrouillent leurs projets. Et à toutes celles qui parlent de culpabilité, de laïcité et autres thèmes chocs très à la mode dans le contexte actuel, vous êtes grillées : on sait pertinemment que votre grandiloquence ne cache en réalité qu’une haine épidermique du voile qui est probablement lié à ce racisme respectable qu’est devenue l’islamophobie.

En attendant, je vous laisse à vos débats grotesques. En hommage à vous, j’appelle à un rassemblement du collectif des “salariés sans vacances” à Paris prochainement en présence de salariés qui ont fait le choix de ne pas partir en vacances mais qui demandent donc l’interdiction des vacances pour… ceux qui partent en vacances. Probablement parce que le ridicule ne tue pas mais lance des carrières.