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L’horreur des uns, l’indifférence des autres

“Je suis en colère et impuissant. Je veux changer le monde. Je me sens violent et seul. N’essayez pas de me faire changer d’avis”.

Creed – One (My Own Prison)

C’est  l’histoire d’une horreur contemporaine si grande que l’on ne parvient à trouver les termes pour la qualifier. Bien qu’elle ait lieu en Libye, elle ne peut être ignorée de nos yeux tant elle est documentée, partagée sur les réseaux sociaux, appuyée par des témoignages tous aussi accablants les uns que les autres et discutée. Il est des actualités tellement foudroyantes de douleur que l’on se demande alors si l’inhumanité ne l’aurait pas emporté sur l’humanité. Que pourrait-on dire d’autre en découvrant que des africains d’origine subsaharienne sont vendus aux enchères, réduits à l’esclavage et privés de leur liberté?

Par protection ou par lâcheté, on peut prétendre qu’il s’agissait d’une fake news, se terrer dans les théories du complot ou oser s’extraire, ponctuellement, à son tour, de l’humanité en prétendant, pour des raisons diverses mais jamais excusables, ne pas se sentir concerné. Toujours en ajoutant, au passage, qu'”on ne trouve pas ça bien” avant de dévier sur une autre conversation, comme pour rappeler honteusement ses priorités, comme si ce qui se passait actuellement en Libye n’était pas une urgence qui devrait être la priorité de tout le monde, qu’on soit noir, blanc, arabe, asiatique, concerné de très loin, concerné de très près, fils de migrants ou non…

La brave Heather Heyer, qui a payé de sa vie lors d’unecontre-manifestation face aux suprémacistes blancs et néo-nazis rassemblés à Charlottesville disait : «Si vous n’êtes pas outré, c’est que vous ne faites pas attention». Et Heather n’était pourtant pas victime de racisme. En d’autres termes : elle n’était pas concernée. Mais outrée parce qu’elle avait accepté d’admettre la réalité et était allée la combattre.

On aime les héroïnes. Le monde entier aime les symboles de résistance et de puissance, en particulier dans l’histoire des luttes antiracistes. Les combats d’une Angela Davis, d’un Malcolm X, d’un Martin Luther King servent d’exemples, réchauffent les coeurs et font fleurir les graines de l’espoir au fin fond de nos âmes mais après? Qu’en est-il de la réalité?

Elle est laide. Sa laideur est proportionnelle à l’horreur quand on se rend compte que les personnes noires qui ont été manifester devant l’ambassade de Libye étaient seules, sans soutiens, sans solidarités. Etait-ce nouveau ? Hélas, non. Toute conscience un tantinet instruite sait bien que ce scénario où les luttes des femmes noires et des hommes noirs sont méprisés ou utilisés pour servir d’autres intérêt ne découvre rien. Le mépris est tel qu’on ne s’en étonne à peine.

Et il y a l’épineux problème de la négrophobie maghrébine. Un sujet délicat, s’il en fallait un… de plus. Le risque que le sujet se fasse confisquer par des personnes racistes et mal intentionnées existe mais plier devant ses craintes sans oser dire les mots pour parler des mots, par l’indifférence et l’inaction, qu’est-ce que c’est ?  Sommes-nous à ce point narcissiques pour se regarder dans le miroir en plissant des yeux pour ne pas voir ce qui peut nous rendre affreusement laids ? Ou va-t-on transférer la culpabilité et la responsabilité sur d’autres personnes parce que le confort suppose la tranquillité de conscience ? Non.

Et pourtant, je n’ai pas été en mesure de manifester ou de me rendre sur place sans pour autant le regretter. Les âmes déculpabilisantes me parleront d’insultes contre les arabes qui m’auraient meurtri mais je pense, sur l’échelle de la douleur, qu’elles se situent tout en bas, en comparaison avec notre silence qui peut, malheureusement, banaliser l’horreur. D’autres me diront, quand ils sont polis, que je me vends aux noirs, comme si exprimer sa compassion à sa famille mondiale était un acte d’abandon de ma propre identité, jeté aux orties. Je ne vous réponds pas. Je vous méprise en m’accrochant de mes deux mains à l’arbre de la vie pour ne pas vous rejoindre dans votre gouffre de haine et de déni. Certains me prouveront que je ne fais que dans le sentimentalisme, je leurs répondrais que le sentiment, même quand il est d’une grande fragilité et peut être même maladroit, est toujours préférable à la froideur du silence qui, lui, est coupable.

Il y avait ce moment, dans le vaste champs de tournesols dorés qu’est ma conscience, où j’ai appris que la force de l’un ne doit pas fortifier la faiblesse de l’autre. J’ai appris également la différence entre le refus de l’amalgame, le refus de l’essentialisation et la différence entre se désolidariser d’actes terroristes et la prise en compte d’oppressions systémiques. Je ne vous cache pas que l’effort à fournir peut être grand quand on se situe en dehors des problèmes mais la sagesse est encore plus grande quand on est de ceux qui regardent la vérité en face. Aujourd’hui, comme hier, c’est l’humanité qu’on anéanti mais, avant de se morfondre, il faudrait admettre que certaines postures et certaines actions qui sont les nôtres y ont contribué. Que cela nous plaise ou non.