Archives par étiquette : Osez le féminisme

“Much Loved”, la prostitution et nous

Le Maroc de Much Loved

Much Loved de Nabil Ayouche.

Much Loved de Nabil Ayouche.

Noha, Randa et Soukaina sont trois prostituées marocaines dont “Much Loved” dévoile le quotidien. Elles vivent de rapports sexuels tarifés, entre clients du Golfe, européens et marocains sous le soleil de Marrakech. Elles survivent tant bien que mal dans une société où la question de la prostitution est l’ultime tabou. Entre moments de violence, moments complices et moments de tristesse, les héroïnes de “Much Loved” mènent toujours la danse et rappellent au spectateur que peu importe notre avis sur la question de la prostitution, seul le vécu et la volonté de la principale concernée doit compter.

J’ai aimé Noha comme on aime la cheffe d’un groupe. J’ai aimé son humour, sa force, son intelligence et sous son apparente dureté, ses faiblesses. J’ai aimé Randa comme on aime quelqu’un que personne n’aime. J’ai aimé sa fragilité, sa pudeur. J’ai aimé Soukaina comme on aime un enfant. J’ai aimé sa naïveté, sa douceur. J’ai aimé Hlima dite “Ahlème” pour ses maladresses et sa franchise. J’ai aimé Saïd pour son soutien et sa discrétion. J’ai aimé Much Loved car ce n’est pas un énième film sur la prostitution qui donne soit dans un glamour romantique à la Pretty Woman ou dans un froid glacial à la Takken. J’ai aimé Much Loved pour son absence de compromis, l’incroyable réalisme pour quiconque connait la question du travail sexuel au Maroc.

Au Maroc, la polémique a été au rendez-vous avant même que le film ne sorte en salles. Selon le ministère de la communication, le film représente un “outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine et une atteinte flagrante à l’image du royaume”. Condamner un film avant sa sortie ? C’est curieux. Il est quand même dommage que le Maroc accorde un visa pour réaliser un film qui finira interdit au nom de ce que le film a de nuisible au Maroc et d’un certain féminisme. En 2015, le Maroc ne veut pas voir la prostitution droit dans les yeux. On préfère encore ignorer tout ce qui ne plait pas comme si le fait de tourner la tête faisait disparaitre ce qui dérange et malheureusement, la prostitution n’est qu’un des milliers de sujets tabous qu’on ignore, en pensant naïvement qu’une telle attitude fera disparaitre le phénomène.

Certains n’ont rien trouvé d’autre que de créer des pages Facebook incitant au meurtre de l’actrice principale, Loubna Abidar. On balance son adresse, son numéro de téléphone en espérant que quelqu’un “passe à l’acte” et venge la fameuse femme marocaine outrée par la performance de Loubna Abidar. Rappelons à ceux pour qui l’image de la femme marocaine  est importante qu’un appel au meurtre d’une actrice marocaine qui a osé jouer le rôle d’une prostituée, c’est là le pire outrage à la femme marocaine. J’aimerais leur rappeler, malheureusement, que ce qui constitue un outrage à la femme marocaine actuellement, ce n’est pas une performance dans un film, aussi réaliste soit-elle, mais tout une liste de lois complètement rétrogrades. Quant à l’image du Maroc, Much Loved n’a rien apprit : on sait pertinemment que la prostitution, surtout en 2015, est globale alors pourquoi est-ce que le Maroc devrait y échapper ? Mais si ça vous arrange de continuer à vivre avec des oeillères et à prétendre que tout va bien, ne vous risquez surtout pas à les enlever : ce que vous pourrez voir risquerait de vous faire tomber brutalement de votre nuage.

Pour Much Loved, j’aurai aimé que Nabil Ayouche garde certaines scènes qui ont été coupées ou raccourcies. J’ai aimé les discussions avec ces richissimes saoudiens, pourris par leur argent qui pensent être les maitres du monde alors qu’ils ne doivent leur confort qu’à des gisements de pétrole hasardeux qui les ont transformés en business men. J’ai aimé que le film mentionne non seulement d’autres tabous au Maroc mais aussi la solidarité entre certains groupes oppressés sans tomber dans une caricature ou dévier sur un autre sujet. J’ai aimé les discussions, dures et sans fards, beaucoup plus intéressantes et “efficaces” que certaines scènes de sexe. J’aurai également que la présence de Saïd, le chauffeur de ces dames, soit un peu plus expliquée… Il veille tel un ange gardien sur ces femmes et joue les chauffeurs sans jamais demander quoique ce soit. D’ailleurs, à l’exception de Noha et de Hlima, on ne connait rien des antécédents des autres femmes de ce film. J’aurai aimé en savoir un peu plus… Curiosité de spectateur sans doute. J’aimerais en dire plus mais je pense qu’il faudrait que le film soit vu par un maximum de personnes. Et, au delà de l’intrigue, les performances de toutes les actrices sont excellentes, surtout Loubna Abidar qui peut vous faire pleurer d’une seconde à l’autre avant de vous faire rire puis pleurer à nouveau.

Et nous dans tout ça ?

Les quelques abolitionnistes de la prostitution croisées lors de la projection de ce film ont été assez déçues. Elles qui voulaient des prostituées victimes, forcées et honteuses sont tombées sur des prostituées victimisées et qui ne prétendent pas vraiment au titre de femmes les plus malheureuses au monde et qui attendent qu’on vienne les sauver. Certes, le film ne ménage pas le spectateur sur ce que la prostitution clandestine peut avoir de violent mais sans jamais ôter de dignité aux travailleuses du sexe. Le monde dont rêvent les abolitionnistes et où le client est pénalisé, qu’elles le veulent ou pas, c’est le Maroc de Much Loved : un monde où le client peut être pénalisé mais où la prostituée sera toujours 100 fois plus victime, 100 fois plus oppressée, 100 fois plus stigmatisée. Much Loved leur montre cette société dans laquelle la travailleuse du sexe cumule des oppressions à cause d’une clandestinité qui ne la protège de rien et la fragilise encore plus. Dans cette société prohibitioniste, le pouvoir est encore plus concentré entre les mains du client qui peut se permettre toutes les violences, tous les fantasmes et tous les abus. La Police ? Elle joue le vulgaire rôle d’arbitre dans ce monde underground et comme dans toute situation clandestine, ne s’interdit aucun abus : quand la victime est déjà marginalisée et stigmatisée par tous les pans de la société, pourquoi la respecter? Comme dans nos rues et dans nos commissariats bien français, on fait sa loi, on confisque, on harcèle et on viole sans ménagement.

Dommage que nos féministes françaises converties dans le catéchisme anti-prostitution au nom d’une certaine morale, plus proche de la Religion que de la laïcité qui serait devenue leur “truc à elles”, continuent de monopoliser un débat dans lequel elles n’ont aucune légitimité (Caroline De Haas, Anne Cécile Mailfert, Pauline Arrighi, Thalia Breton et autres féministes carriéristes et charismatiques de la France d’en haut qu’on a entendu sur tous les plateaux et sur toutes les ondes ont été travailleuses du sexe pendant…. jamais!). Dommage que nos féministes françaises qui se targuent d’un antiracisme évident, souvent aussi niais et contreproductif que celui de la licra ou de SoS Racisme, donnent dans l’amalgame raciste le plus flagrant, à savoir “majorité de femmes étrangères dans la prostitution = femmes issues de la traite = femmes forcées = oulala pas bien” car, c’est bien connu, une étrangère qui se prostitue ne peut être que contrainte, voyons. Allez dire ça aux travailleuses sexuelles maghrébines que l’on retrouve dans les salons de massage des émirats arabes unis, du Koweit, du Qatar ou encore du Bahrein… Allez dire ça aux chinoises qui s’organisent dans des associations en plein Paris et qui ont des discours à l’opposé de ce qui se dit dans les milieux féministes de l’establishment. Allez leur dire, du haut de votre expérience nulle en tant que travailleuses du sexe, que ces femmes ne peuvent être qu’issues de la traite des êtres humains, qu’elles doivent être sauvées, écoutées. Dommage que nos féministes françaises qui, font mine de s’indigner du contrôle au faciès avec une main, continuent d’appuyer et de valider les pleins pouvoirs à la police de l’autre, ce qui n’aura pour conséquence que plus de répression envers celles qu’elles considèrent, du haut de leur perchoir de bourgeoises, comme des victimes. Une fois de plus, allez voir celles qui ont été confrontées à la police, harcelées, contrôlées, ramassées à 25 dans des cars de police pour finir en garde à vue en étant 12 dans la même cellule sans fiche de garde à vue juste parce qu’elles ont eu le malheur de racoler. C’est ça, le pouvoir que vous voulez renforcer ? La solution, c’est d’augmenter la répression qui n’aura aucun impact direct sur le client? Que vous êtes courageuses.

Rosen Hicher & Linda Lovelace : deux "survivantes" de l'industrie du texte passées du statut de militante pro travail du sexe pour basculer dans le camp opposé...

Rosen Hicher & Linda Lovelace : deux “survivantes” de l’industrie du sexe passées du statut de militante pro travail du sexe pour basculer dans le camp opposé…

Dommage que nos féministes françaises usent et abusent d’une stratégie vieille, à savoir s’approprier des vécus, pour en faire l’illustration parfaite de leurs arguments. Aujourd’hui, nos féministes françaises ont Rosen Hicher comme certaines féministes américaines ont eu Linda Lovelace dans les années 80, pour faire avancer leur agenda anti travail du sexe. On adore les icônes : on les prend sous notre aile, on les médiatise un peu et on leur donne un acte symbolique à accomplir (Rosen Hicher a traversé la France à pied, super). Au passage, on s’autorise des discours plein d’angélisme avec des citations cucul la praline comme le fameux “on fait ça pour nos filles, pour la prochaine génération”; d’habitude, ce genre de phrase est balayé d’un revers de la main par ces féministes qui veulent rompre avec ce genres de discours qui rappelle trop un féminisme pas très féministe, cher à des personnalités comme Sarah Palin ou Michelle Bachman mais qui dans la bouche d’une alliée alibi des féministes comme Rosen Hicher n’est plus ringard, puritain, lisse, etc…  Rosen Hichen ira même défiler avec les Femen, portant dans ses bras une petite fille, histoire de bien émouvoir le peuple blanc venu la soutenir après sa marche. L’image est éloquente, la figure de l’enfant dans les bras de la survivante de la prostitution parle à tous et à toutes sans que personne ne trouve le procédé indécent comme lors des manifestations contre le mariage pour tous… Ici, la famille, c’est respectable, hein. Au passage, une telle image aura été l’occasion rêver de réunir sous la même bannière un beau monde riche de sa diversité blanche des groupes qui ont peu de choses en commun mais qui se sont fait violence le temps d’une action ridicule:  des religiophobes anti laïcité aux seins nus et guirlandes de fleurs, des associations d’origine catholique qui se refusent toujours à distribuer des préservatifs et qui sont encore liées à l’église comme le Nid dont la plupart de ses sites sont situés dans des paroisses ou églises et dont le délégué le plus célèbre est diacre, des féministes du PS et j’en passe… Rappelons juste que, outre ce statut de “survivante qui donne de la légitimité au combat contre le travail sexuel”, Rosen Hicher et Linda Lovelace ont en commun le fait d’avoir écrit des livres à la gloire du travail sexuel, avant de basculer dans le camp adverse et de rejoindre les rangs du militantisme anti travail du sexe. A la fin de sa vie, Linda Lovelace est revenu sur son militantisme anti pornographie, a posé en lingerie pour un magasine érotique, assisté comme vedette à des foires pornographiques où elle a dédicacé des VHS de Gorge Profonde et dénoncé l’instrumentalisation de son histoire par le féminisme de l’époque. Quand Linda Lovelace était obligée de travailler comme femme de ménage de nuit et secrétaire de jour pour payer ses factures médicales et subvenir aux besoins de sa famille, aucune féministe n’était là pour la soutenir. Alors, à celles qui attendent que les cavalières de l’abolition leur viennent en aide, n’oubliez jamais qu’elles vous exploiteront à leur tour comme vous l’avez été ou avez eu le sentiment de l’être pour faire avancer LEUR cause, pas la vôtre. Dommage que nos féministes françaises n’aient que pour seul argument l’idée que le travail sexuel ne pourrait être tolérable parce que c’est une violence et que c’est une exploitation. Que ce soit une violence, c’est toujours discutable, mais ce n’est pas l’augmentation de la répression, l’invisibilisation de la profession et le harcèlement qui rendra le métier moins violent. Quand à l’exploitation… si elles veulent qu’on les prenne au sérieux, que nos féministes françaises brûlent leurs vêtements achetés dans de grandes enseignes de prêt à porter mais fabriqués dans des ateliers de confection où l’on exploite l’être humain jusqu’aux suicides et aux évanouissements des salarié-e-s et on en discutera. Aucune féministe française ne prendra des airs outrés ou ne déclarera, sourcils froncés et air grave dans les yeux, que “le client doit être responsabilisé et savoir ce qu’il a en face de lui”. Et si le client, ce sont les abolitionnistes ou les lectrices du magasine ELLE qui achètent des tee shirts portant la mention “This is what a feminist looks like” fabriqués dans des conditions inhumaines par des femmes qui travaillent 16 heures par jour , on vous pénalise comment? A moins qu’une exploitation soit plus acceptable qu’une autre ? Je rappelle qu’au delà du textile, il existe aussi d’autres formes d’exploitation qui couvrent de nombreux secteurs comme la restauration, la fabrication de nombreux articles de consommation courante, l’électroménager, etc… L’exploitation qui n’a pas le droit à l’indignation féministe, c’est celle qui concerne nos smartphones qui sont crées en Chine dans des bâtiments équipés de grillages afin d’éviter des suicides sur place , l’huile d’Argan que l’on importe en France après avoir pillé les réserves au Maroc et ruiné la santé des marocaines qui vont l’extraire afin que les européennes puissent se trémousser cheveux en vain et cela quelque soit le climat, mais aussi nos nourrices de France, généralement immigrées, mais qui torchent le cul de leurs gosses pour leur permettre à ces femmes du XXI ème siècle, de faire carrière sans trop de difficultés, etc… On pourra également parler de toutes ces professions qui sont des exploitations qui touchent des individus que nous ne remarquons même plus tant notre regard s’est habitué à les ignorer mais qui n’ont pas le droit d’être défendus par nos féministes. Ce sont des exploitations qui concernent beaucoup plus de monde et couvrent beaucoup plus de domaines mais jamais les abolitionnistes ne s’attaqueront à une exploitation aussi puissante. Comme d’habitude, c’est tellement plus facile de taper sur les plus faibles, les plus précaires, les victimes comme elles les appellent (quand elles ne parlent pas des travailleuses du sexe comme étant des “pauvres filles”) et qu’elles veulent sauver malgré elles car elles auront toujours raison. Dans les courants féministes “d’en haut”, on se trouve digne, subversif et sans doute admirable quand on supplie Google France de verser encore quelques subventions comme Anne Cécile Mailfert l’a fait sans jamais se dire qu’au final, il n’y a aucune différence entre gratter des euros à une multinationale américaine en battant des cils et monnayer un rapport sexuel consenti. Chez OLF, va-t-on considérer Mailfert comme une victime et pénaliser Google ? Vous avez 4 heures. Mais chez les abolitionnistes, quand on est persuadé de détenir la vérité à la place de ceux qui l’a vivent, tous les moyens justifient la fin. On va jusqu’à présenter  un court métrage ringard, alarmiste pour rien, puant la morale puritaine et qui n’a absolument rien à envier aux montages photos racistes et homophobes trainant sur internet et qui traitent, avec effet de panique, du déclin de la civilisation, de cette société à la dérive, de nos “valeurs”, etc… Ca va les abolitionnistes ? Pas le sentiment de tomber dans la caricature ? Pas le sentiment d’agir exactement comme ceux qui sont vos ennemis, en temps normal, comme ce patriarcat qui s’affole du futur quand “un changement” arrive?

10522182_657907420970464_109752714_a Aux bonnes âmes de France qui veulent à tout prix intervenir dans le débat sur l’abolition de la prostitution, souvenez-vous que vous ne pouvez pas pleurer le manque de représentation de femmes dans tous les domaines de la terre (assemblée nationale, sénat, armées, CA des entreprises, etc…) et occuper l’espace et la parole des travailleuses du sexe. Vous ne pouvez pas non plus décider que seules les ex travailleuses du sexe qui ont fait le deuil de leur métier au point d’en nourrir votre argumentaire et de militer à vos côté ont le droit de parler… alors que la loi n’aura aucune incidence sur elles. Vous ne pouvez pas également continuer à marcher sur la tête quand on a un volet social merdique à proposer pour celles qui souhaitent quitter le travail du sexe et qu’on propose une aide conditionnée à des travailleuses sans papier qui, pour le coup, ressemble à s’y méprendre avec du chantage. Aux bonnes âmes de France qui, comme Patric Jean et autres guignols de chez Zéro Macho, crient haut et fort combien ils ne sont pas clients de la prostitution qui est abominable et tout le baratin des bourgeois qui n’ont jamais été dans le besoin : votre ligne de conduite et vos arguments sont inutiles. Votre seul argument, c’est de dire que vous êtes contre la prostitution. Et là, l’envie de vous répondre me brûle les lèvres : et alors ? Vous êtes contre ? Vous voulez une médaille, un avantage fiscal ? En quoi le fait de dire que vous êtes contre est pertinent dans le débat (pour glousser quand on une travailleuse du sexe parle, ça c’est pas très zéro macho au passage, hein).Bien. Passez votre chemin. Et cessez de grignoter le temps de débat et de discussions qui doit être autour, une fois de plus, concentré entre les premières concernées. Cessez les aberrations du genre “Il faut du désir” ou “c’est une violence”. C’est bien le sentimentalisme, ça rapporte beaucoup d’argent à Hollywood, mais politiquement ça montre vos limites et faiblesses quand vous ne pouvez plus traiter celles qui ont le malheur de ne pas être abolitionnistes d’aliénées, de “pauvres filles” et autres qualificatifs. Une bonne fois pour toutes : aller à la rencontre de prostituées en activité, non issues de la traite et laisser les parler. Laisser. Les. Parler. En tout cas, personne n’est dupe et quand on voit de quoi est capable, en terme d’attaques, d’insultes et de calomnies, le camp abolitionniste, on perd toute sympathie à son égard.

Aux bonnes âmes marocaines, regardez la vérité en face. Et sachez que la grande confrontation ne peut être indéfiniment repoussée quand on sait combien les choses bougent rapidement. Much Loved a scandalisé alors qu’il pouvait être l’occasion de débattre, d’officialiser une discussion et un phénomène. J’espère sincèrement que ce film n’était pas une petite parenthèse dans la société marocaine mais que le sujet reviendra sur la table. La prochaine fois, peut être…

 

Etude comparée : Quand Canal + fait mine de s’intéresser au féminisme…

MLa télévision française a beaucoup de mal à parler de féminisme. Même à l’occasion de la journée de la femme, date féministe s’il fallait n’en retenir qu’une seule, le service public n’a rien trouvé d’autre à proposer… qu’une émission 100% femmes sur France 2, en deuxième partie de soirée, sous la tour Eiffel et animée par Alessandra Sublet qui déclarait se sentir “de moins en moins féministe” pour une histoire de paires de couilles. Il paraît que les temps changent et pourtant, les clichés les plus antiféministes résistent, tout comme leurs cousins, à savoir les clichés racistes. Et malheureusement, ce ne sont pas les reportages de Canal + qui nous feront penser le contraire.

2015, chez Canal +, c’est l’année Charlie, année Liberté d’expression, année liberté de l’information, année de la démocratie et année du vent. 3 reportages, sous forme de portraits accompagnés de courts entretiens résument à eux la pensée Canal + et ont attiré mon attention. Ainsi, ces 3 reportages réunissent tout ce qu’il y a de plus caricatural et de plus sournois dans la mentalité « féministe » de Canal+.

Mona Eltahawy, Anne Cécile Mailfert et Rokhaya Diallo.

Mona Eltahawy, Anne Cécile Mailfert et Rokhaya Diallo. 3 visages, 3 féminismes.

Il y a d’abord un reportage dans la Nouvelle Edition sur Mona Eltahawy, à l’occasion de la sortie de son livre, «Foulards & Hymens ». Canal + annonce la couleur : Mona Eltahawy est féministe et musulmane. Et pleine d’humour, en plus. Trio gagnant ! S’ensuit une présentation ultra laconique de l’auteur féministe musulmane : elle est journaliste, a couvert la révolution égyptienne au cours de laquelle elle a été violée et brutalisée et aujourd’hui, elle a les cheveux rouges et de chouettes tatouages sur les bras. On mentionne rapidement le fait qu’elle ait été arrêtée dans le Métro de New York alors qu’elle taguait sur une affiche « anti-musulmane » (le mot « Islamophobie » est probablement plus difficile à prononcer) sans donner de plus amples détails. La présentation paraît complète, or, il aurait fallu mentionner ce qui a véritablement rendu célèbre Mona Eltahawy, à savoir cet article publié dans « Foreign Affairs » intitulé « why do they hate us ? »… C’est cet article, truffé d’essentialisations, d’orientalisme et qui diabolise les hommes arabes et musulmans, qui l’a propulsée au rang de ces féministes arabes alliées du Nord et dont l’occident raffole comme il raffole des dattes et des cornes de gazelles : juste pour la touche « arabe ».

En revanche, Canal + s’attarde un peu sur le voile que portait Mona Eltahawy. Après tout, son libre s’appelle bien « Foulards & Hymens », n’est-ce pas ? Eltahawy avoue ne pas avoir été heureuse lorsqu’elle le portait. «Une fois dans le bus, il y avait une femme assise en face de moi qui portait un niqab. Elle a essayé de me convaincre de me couvrir le visage aussi», raconte-t-elle. «Je lui ai montré mon voile en lui disant “ça ne suffit pas ?”. Elle m’a répondu : “si tu veux manger un bonbon tu le préfères emballé ou pas emballé ?”. Je lui ai répondu : “Je suis une femme, pas un bonbon”.» C’est l’argumentaire anti-voile de la Nouvelle Edition sauce bistro du coin : « voyez ces femmes qui ont subi le harcèlement en terre barbare, oops, en terre arabe, et vous osez porter le voile ici ?! En plus, elles vous disent qu’elles n’étaient même pas heureuses de le porter ! ». Bien… Par contre, la Nouvelle Edition aurait quand même du préciser un détail qui a toute son importance : Mona Eltahawy était forcée de porter le voile parce qu’elle vivait en Arabie Saoudite, là où le voile est une obligation. Non, Canal présente cette histoire du voile comme si Mona Eltahawy l’avait réellement choisit pour finir par le regretter alors que dans les faits, elle a été forcée et donc, naturellement, ne pouvait être heureuse.

On se décide enfin à parler du livre ! Pour dire quoi ? Rien. Mona Eltahawy lit son introduction et signale que les femmes du moyen orient et d’Afrique du Nord sont souvent réduites à ce qu’elles ont sur la tête – le voile, toujours le voile – et entre les jambes. Tout ça, pour ça… Mais une arabe qui parle vaguement de sexualité, qui s’extasie devant une statue qui cache le sexe d’un ange par une feuille, à la TV Française, en accablant un peu le moyen orient, quitte à donner dans l’essentialisation la plus basique, c’est un plaisir qui ne se refuse pas. L’ironie, c’est que ce reportage fait exactement ce que dénonce Mona Eltahawy : il l’a réduite à ce qu’elle a sur la tête (un voile puis les cheveux rouges) et ce qu’elle a entre les jambes.

Place à Anne Cécile Mailfert dans Le Supplément. Elle est présentée par Guillaume Hennette comme une féministe « pas Femen » car elle ne « va pas montrer ses seins pour essayer d’avoir raison sur différentes causes ». La déception des hommes assis autour de la table est palpable au son de leurs gloussements mais peu importe : Anne Cécile Mailfert est issue d’une structure du féminisme dit « classique », comprenez par là « féminisme mainstream, légal et bien lisse». Elle est même présentée sous le charmant nom de « féministe 2.0 », comprenez par là « la féministe légitime car si elle est 2.0 cela veut dire qu’elle est la suite de l’originale, c’est à dire la 1.0 ». Le sujet qui lui est consacré ressemble à une collection de bandes dessinées Martine. On a le droit à l’épisode de Anne Cécile gratte des subventions chez Google France « parce qu’ils font vachement de bénéfices ». Puis l’épisode Anne Cécile en brainstorming avec son équipe féministe (épisode avec un casting 100% blanc, seuls les meubles, la bière et certains vêtements étaient de couleur, probablement pour des raisons de budget serré, la faute à Google, sans doute) pour trouver une stratégie pour imposer la parité aux prochaines élections. Vient après l’épisode Anne Cécile et ses copines dans le métro pour une action « anti harcèlement en perruque », sans grand intérêt. Je ne vais pas m’attarder sur les épisodes Anne Cécile et le cyber harcèlement et Anne Cecile raconte son Avortement pour m’arrêter sur l’épisode Anne Cécile et l’ex-prostituée Nigériane. Comme d’habitude, la féministe blanche a sauvé, grande surprise, une femme noire, prostituée probablement contre son gré et sans doute « sans papiers », qui, cerise sur le gâteau, attend un enfant dont Anne Cécile sera la marraine. Le spectateur n’a pas le temps de voir Anne Cécile Mailfert se gargariser d’incarner un « féminisme pas déconnecté » selon ses propres mots que le contre argument se fait entendre : Rokhaya Diallo, autre militante féministe, reproche à l’association Osez Le Féminisme et donc à Anne Cécile Mailfert d’incarner un féminisme déconnecté car blanc, bourgeois et pas très représentatif de l’ensemble des femmes. La suite du portrait enchaîne sur de courts extraits de l’épisode Anne Cécile & la PMA, laissant le spectateur stoïque devant une Anne Cécile Mailfert qui déclare, en faisant cette grimace propre aux addicts, à propos de l’engagement féministe : « Nan, j’sais pas, c’est un peu une drogue j’crois… Mais c’est une drogue qui fait du bien ! ». Vive le pétard, donc.

Après ce bref portrait, Anne Cécile Mailfert rejoint le plateau du supplément, en compagnie de Ségolène Royal. L’interview est plaisante. Anne Cécile Mailfert déplore l’absence d’un ministère du droit des femmes mais aussi l’absence de femmes têtes de listes, en rajoute une couche, et à raison, sur l’éternel écart de salaires, le temps partiel, les discriminations à l’embauche en 30 secondes chrono sous le regard d’une Ségolène Royal qui préfèrerait sans doute être dans son bain à regarder un téléfilm avec Shannen Doherty … Ah ces féministes ! Elles râlent toujours décidément ! Vient ensuite la fameuse affaire de la jupe qui a secoué la planète laïcité en ce début d’année. Anne Cécile Mailfert juge qu’il ne faut pas exclure. Elle est d’ailleurs tellement choquée et marquée par cette affaire qu’elle a… relayé le hastag sur Twitter. C’est donc ça, le féminisme 2.0 ! Relayer un hastag is the new activisme français ?! Maïtena Biraben pose la question à 5 millions de dollars (question Google pour celles et ceux qui ont suivi) : Féministe et voilée, c’est possible ? Réponse de la féministe 2.0 droguée? « Toute femme qui se revendique féministe euh… se revendique féministe. » Merci madame Mailfert pour l’autorisation. Droguée et cheftaine du féminisme, rien que ça. « Euh… nous on va pas juger est-ce qu’on est plus ou moins féministe euh… donc donc… (…) on ne dévoile pas, nan nan, on n’impose pas ça, pas du tout, c’est un peu violent, non ». Bonne nouvelle, le féminisme 2.0 ne veut pas dévoiler. Poursuivons. « par contre, euh euh, nous on a une position sur le voile qu’est de dire que les voiles, pas seulement le voile musulman, pour nous ce sont, c’est un signal qui est envoyé de… bah de se cacher pour les femmes et c’est vrai que nous on est contre ». Anne Cécile Mailfert, je ne sais pas si ce sont les drogues qui parlent, mais quand on vous pose des questions sur le voile, inutile de tenter une pirouette en parlant « des voiles, pas seulement le musulman » quand la question est exclusivement centrée autour du foulard musulman. C’est ni brave, ni courageux. C’est juste la réponse typique de celles qui veulent s’éviter une accusation d’islamophobie en parlant « de tous les voiles ». Bien joué, mais en 2015, plus personne n’est dupe. Quant à l’idée de cacher les femmes… Ces femmes voilées, qui les cache ? Le voile ou les écoles qui les refusent, les entreprises qui les recalent, les hommes qui les agressent ? Ces femmes qui, souvent, aimeraient que leurs idées soient entendues et contribuer à un féminisme enrichi d’expériences différentes pour créer un féminisme encore plus puissant, vous les trouvez cachées ? Pourtant, croyez-le ou non, ces femmes qui ne méritent pas votre activisme 2.0, elles ont pourtant des tas de contribution à faire sur ce qu’elles vivent en terme de harcèlement, de machisme, de discrimination et de marginalisation. Devant une telle perle argumentative, Maïtena Biraben demande à Ségolène Royal si l’on peut être voilée et devenir féministe. Réponse culte : «  On peut être voilée et devenir féministe (…) on peut être voilée dans la sphère privée et enlever son voile dans la sphère publique ». Preuve irréfutable de l’ignorance socialiste qui ne sait même pas en quoi consiste le port du voile et décrète qui sera féministe ou pas. L’entretien se termine dans une ambiance bon enfant, colorée, comme d’habitude. Le Supplément a présenté la fille légitime du féminisme dit « des première, deuxième et troisième vague », plus souriante que celles qu’on connaissait et surtout sur tous les fronts ! Infatigable, presque sans langue de bois et convaincue, Canal + a réussit a forger les esprits : le féminisme français majoritaire, qui a raison tout le temps et sur tout (et qui est à gauche en plus !), ce sera ELLE. Les propos d’ Anne Cécile Mailfert sur le voile ont provoqué une petite polémique qui a entrainé le départ de militantes d’Osez le féminisme. Certes, l’accusation d’islamophobie semble grossière mais quand la nouvelle dirigeante de l’association déclare aux Inrocks : « Nous considérons le voile comme un symbole d’oppression patriarcale. (…) Cependant nous n’avons pas de solution pour le combattre, car les femmes musulmanes sont victimes d’une double oppression, raciste et sexiste, et nous ne voulons pas les stigmatiser ». Alors, pourquoi tenir un discours en plateau et dire l’inverse aux Inrocks ? Au passage, sachez que chercher une solution pour combattre le voile tout en cherchant à ne pas stigmatiser (sans se cacher de soutenir des initiatives qui stigmatisent comme la journée sans voile), c’est de l’insanité. Pour finir, il aurait été intelligent de la part de Canal d’interroger Anne Cécile Mailfert sur des problématiques d’actualité, comme la pénalisation des clients de prostituées et le projet de loi d’interdiction du voile dans les universités, histoire de laisser s’exprimer ce féminisme « pas déconnecté ». Une prochaine fois, peut être ?

Lorsque le supplément consacre un portrait à Rokhaya Diallo à l’occasion de la sortie de sa BD, « Paris d’amies », et de son ouvrage « Moi raciste? Jamais! », l’ambiance est largement différente. Le sujet s’appelle « Les Clashs De Rokhaya Diallo ». Le ton est donné. Le qualificatif de Féministe 2.0 étant déjà prit, la voix off présente Rokhaya Diallo comme l’une des « rares femmes noires dans le paysage médiatique français », pour ensuite faire référence à elle comme « la femme des clashs » et « l’anti-zemmour de service ». Ah, Zemmour : bizarre comme il est le seul nom à revenir quand on parle de racisme, comme s’il cristallisait tout seul ce racisme contre lequel Diallo se bat! Amis du supplément, Zemmour n’est que l’expression la plus vulgaire du racisme décomplexé. Passé cette brève introduction, le spectateur aura le droit à un résumé plus que caricatural des combats de Diallo ; en effet, elle est, dans l’ordre «une militante qui agace à droite comme à gauche» (en langage beauf, on appelle ça une chieuse ou une féministe, mais Canal + a trop de classe pour ça), quelqu’un qui combat «en faveur du voile et contre l’islamophobie» avant de se demander qui elle est et ce qu’elle défend vraiment. Tremblez ! Le portrait revient sur son passage chez RTL au moment des attentats lorsque Rioufol lui a demandé de se désolidariser des terroristes. Puis, on parle vaguement de ses oppositions avec Elizabeth Levy qu’on annonce comme «l’une des cibles régulières de Rokhaya Diallo». Ici, le mot « cible » n’est pas un choix anodin ; en effet, ce terme permet de faire passer E. Levy pour la victime des attaques de Rokhaya Diallo. Brillant procédé de diabolisation qui permet de prendre en otage la cervelle du spectateur qui désormais ne peut voir le combat de Rokhaya Diallo que d’un mauvais œil.

Et en effet, le mauvais œil est partout dans la suite du portrait. Les Y’A Bon Awards ? Des récompenses des perles racistes « parfois très critiquées ». Par qui ? Par Caroline Fourest en personne. La voix off n’en dira pas plus, sans même citer les propos qui lui ont valu une banane d’or et qui ne sont que mensonges et calomnies. On donne l’impression de récompenses gratuites, non méritées, injustes. Pas un mot non plus sur les membres du jury, pourtant assez diversifié. Christophe Barbier est venu chercher son prix pour des unes « considérées comme Islamophobes ». Justes considérées? De toute façon, la voix off n’est pas « sûre qu’il y retournerait ». Le pauvre. A se demander si Canal ne le considèrerait pas, lui aussi, comme étant « l’une des cibles régulières de Rokhaya Diallo » ! Le reportage mentionne quand même la présence de Melissa Theuriau dans l’entourage de Rokhaya Diallo, histoire d’apporter une petite touche de crédibilité intellectuelle mais le spectateur n’a pas encore le temps de la laisser remonter dans son estime que le supplément touche au sacro saint sujet de tous les temps : Charlie Hebdo. Qu’en dit-on ? Qu’elle a signé une pétition contre le soutien à Charlie Hebdo au moment de l’incendie de 2012. Bien. Mais il en faut encore plus : on mentionne également que les vilains Indigènes de la République, autrement dit le Diable en personne dans le monde médiatique, ont également signé la pétition. Et Canal enfonce le clou : Rokhaya Diallo serait antisémite. Source : un entretien de Dieudonné et de Soral réalisé pour la chaine LCP. Que lui reproche-t-on ? D’avoir présenté Soral juste comme un polémiste. Ah… Et présenter Rokhaya Diallo comme la femme des clashs ou l’anti-zemmour de service, on en parle ? Pourquoi reprocher aux autres ce qu’on n’applique pas ? Et surtout… qui ne connaît pas Alain Soral ?! La fin du portrait n’est guère plus favorable à Rokhaya Diallo qui sera toujours présentée comme « féministe pro-voile », « en faveur du voile ». Comme pour Mona Eltahawy : on réduit les combats des féministes « non filles légitimes des vagues passées » à quelques points de vue.

L’interview sur le plateau laisse place à une Maïtena Biraben beaucoup plus pugnace que d’habitude. Le sujet Dieudonné revient. Rokhaya Diallo déplore que tous les racismes ne soient pas traités de la même façon. Aucune réaction en face. Quant à Charlie Hebdo, Maïtena Biraben déclare : « vous êtes pour la liberté de porter le voile si on le souhaite, pour la liberté de se prostituer mais contre la liberté d’aller trop loin dans l’humour si Charlie Hebdo le souhaite ! ». Rokhaya Diallo a beau expliquer qu’elle a le droit de ne pas être d’accord avec l’humour Charlie mais Maïtena Biraben la reprend, esprit charlie oblige : « vous trouvez que c’est islamophobe !». Elle rappelle qu’elle a signé une pétition de « non soutien » (sans préciser que la pétition ne faisait aucunement suite aux attentats du mois de Janvier 2015, probablement pour entretenir l’ambiguïté). Que voulez-vous que Rokhaya Diallo lui réponde quand des questions aux nombreux sous-entendus s’enchaînent ? Au final, MB fera une preuve flagrante de racisme light en déclarant qu’elle s’ignorait raciste puisqu’elle ne voyait pas de racisme dans le fait de dire « Tu es Espagnole ? J’adore la paëlla ». Ne réussissant pas à la convaincre, Biraben diffuse des extraits de sketchs du Jamel Comedy Club. Réponse de Diallo ? La nuance est dans « la bienveillance ». Heureusement que Rémy Pflimlin, présent sur le plateau à ce moment là, rappelle que les témoignages issus du livre de Diallo sont véridiques car issus de la plateforme internet. Boom, changement de sujet, on passe à nouveau à Dieudonné et Soral ! Rokhaya Diallo rappelle que le fait d’interviewer une personne n’est pas un signe d’adhésion à ses idées. Maïtena Biraben trouve quand même scandaleux que Rokhaya Diallo n’ait pas donné d’autorisation de diffusion de son interview dans son portrait… Et on a envie de lui répondre que le mal est déjà fait mais Canal n’aime pas trop les résistances… La fin de l’entretien portera sur des questions somme toutes déjà entendues sur la diversité à la télé…

Que retenir de ces trois portraits différents ? Premièrement, Canal aborde le féminisme en version accélérée. C’est très court et surtout, très stéréotypé. 3 féministes, 3 histoires différentes, 3 parcours différents, 3 niveaux de médiatisation différents, 3 affiliations différentes pour 3 femmes qui évoluent dans des cercles différents mais on parlera toujours et encore du voile. On ne se prive pas de raccourcis, de contre vérités, de petites calomnies subliminales et de coller des étiquettes : Mona Eltahawy la féministe ET musulmane ex-voilée puis décolorée qui adore le mot « VAGIN », Anne Cécile Mailfert la féministe « classique » et donc la plus légitime au titre de féministe de base et Rokhaya Diallo, la féministe « contrefaite » car « pro-voile » qu’on ose à peine nommer féministe quand on ne parle pas d’elle comme d’une agitatrice, reine du clash et qui aurait, la vilaine, ses cibles. Belle schématisation !

Deuxièmement, Canal refuse systématiquement de parler du contenu des combats (livres, films, textes…) pour parler des auteures comme si cela était plus important. Pourquoi ne pas avoir développé quelques points des thèses de Mona Eltahawy ou de Rokhaya Diallo ? Pourquoi insister sur des informations personnelles, certes à l’origine de leurs combats, sans montrer le rapport avec les luttes ? Pourquoi ne pas poser des questions de fond sur les combats que mènent ces femmes, quittent à ce qu’elles ne développent qu’un seul point ?

Troisièmement, Canal passe sous silence ce qui lui chante. Présenter Mona Eltahawy en prétendant que sa « célébrité » a commencé avec la révolution égyptienne, c’est à la fois mensonger et grossier. Taire sa présence aux seins d’organisations qui se définissent elles mêmes comme appartenant au féminisme islamique, que “tout le monde” en France a en horreur, trahit soit une manipulation soit un manque de recherches de la part de Canal. De même que dire d’Osez le féminisme que c’est une association « qui a prit ses distances avec le parti socialiste » sans expliquer que certaines membres de cette association n’ont aucun complexe à côtoyer  des gens vraiment pas à gauche (pensez à Caroline De Haas, membre historique d’OLF qui a rejoint le collectif « Féministes pour une Europe Solidaire » aux côtés de Mailfert mais aussi d’une certaine Annie Sugier… qui était l’une des animatrices du site ultra islamophobe « Riposte Laïque »…), c’est cacher une vérité très dérangeante qui aurait du interpeller… Mais on ne se gênera pas pour inventer des filiations idéologiques Dieudonné – Alain Soral – Rokhaya Diallo sur la base d’une interview donnée pour LCP. Comme c’est étrange…

Enfin, pour terminer, il serait intelligent que Canal traite du féminisme autrement. Montrer des féministes qui écrivent, luttent, discutent de stratégies, c’est bien mais sans expliquer la pertinence de ces luttes dans les sociétés actuelles, c’est nul. En conclusion, bon courage aux féministes qui luttent, réellement, sans avoir à déformer la vérité tant qu’elle leur est favorable à coups d’actions et/ou de reportages bidons et j’ai une tendre pensée pour celles persuadées, du haut de leur grandeur, que leur mission sur terre et de libérer tout le monde, y compris celles qui ne se reconnaissent pas dans leurs luttes et qui n’hésitent pas à discréditer leurs adversaires en les insultant, elles qui appartiennent à cette gauche qui ose encore affirmer que l’islamophobie consiste à taxer une personne d’islamophobe pour discréditer ses propos :

1-2

3-4 5

Il est clair que je préfère la version Twitter de Anne Cécile Mailfert qui a le mérite d’être beaucoup moins “sous drogue” que sa version télé qui ne sait que sourire mécaniquement et répondre à côté des questions! Envoyer bouler des interlocuteurs en les traitant de #troll, ça, c’est certain, c’est le féminisme 2.0.

Féminisme blanc : le mépris de Lou Doillon

Ca a commencé par une entrevue accordée par la chanteuse vaguement célèbre Lou Doillon au quotidien espagnol El Pais dans laquelle la fille de sa mère s’est exprimée sur le féminisme et ses nouvelles icônes (Beyoncé, Nicki Minaj, etc…).  A une époque où les actrices semblent plus capter l’attention par leur capacité à récupérer leur silhouette de rêve – diktat de la minceur oblige – quelques semaines après la naissance de leur enfant, savoir qu’une comédienne a une opinion pertinente sur le féminisme pourrait sembler rafraichissant. Sauf que dans ses propos, Lou Doillon prouve à quel point le mépris des les femmes blanches vis à vis des femmes noires est flagrant.

Féminisme blanc: Entre culpabilisations et injonctions

Lou Doillon : Chanteuse méconnue

Lou Doillon : Chanteuse méconnue

Avant de s’en prendre directement à Beyoncé et à Nicki Minaj, Lou Doillon se gargarise en se vantant de faire partie de la première génération de femmes en mesure « de jeter un mec à la rue, de dispo­ser de son propre salaire, d’avoir une maison à son nom et de pouvoir élever seule son fils ». Ok, donc ça, c’était le passage “je fais la promo de ma réussite, regardez combien j’ai cartonné”, presque incontournable dans la vie de toute artiste dont le talent et le succès restent à prouver car quand on est jamais félicitée, autant se féliciter soit même. Ca va les chevilles ? Les femmes qui subissent des violences conjugales et qui ne jettent pas leur mec à la rue, sans disposer d’un salaire, tout en élevant leur gosse dans une maison à leur nom ont de quoi complexer. Elles avaient qu’à faire comme Lou Doillon, bon sang! venant de la part d’une bourgeoise qui ne doit ses réussites qu’à son entourage familial, cette déclaration fait sourire. Belle essentialisation. Passons. « Quand je vois Nicki Minaj et Kim Kardashian, je suis scan­da­li­séeJe me dis que ma grand-mère s’est battue pour autre chose que le droit de porter un string. » Sapristi ! Quelqu’un a osé trahir le combat de nos aînées! Bien que j’ignore tout des “combats” d’une nunuche en chef comme Kim Kardashian, il ne me semble pas que Nicki Minaj se soit présentée comme militante pour le port du string. Par contre, sans trop m’avancer, je peux dire que la génération de femmes “qui se sont battues” et dont doit faire partie la grand mère de Lou Doillon, sont surtout des femmes qui se sont battues pour “avoir le choix”. A moins qu’une chanteuse blanche inconnue au rayon des féministes pense avoir le droit de juger les choix des unes et des autres ? Prochaine étape : distribution de bons points féministes par le juge Doillon ?! Notez bien que pour une féministe blanche, lorsqu’on “sort du rang”, c’est toujours considéré comme une trahison à une lutte mais quand elles font des choix “traditionnellement patriarcaux” comme devenir mère ou se marier, ce sont toujours des libertés individuelles fondamentales.

Mais Lou Doillon ne s’arrête pas là. D’après elle, des chanteuses comme Béyoncé trahissent le féminisme dans la mesure où “comme les garçons ne nous frappent plus le cul, on le fait nous-mêmes. Comme plus personne ne nous traite de “chienne”, on se le dit entre nous”. Peut être que dans le monde de Lou Doillon, celui où Jane Birkin a donné son nom à un sac Hermès hors de prix et où on ne prend jamais le métro, tout va bien, mais dans le reste du monde, il me semble qu’on traite encore de “chienne” et qu’on tape encore sur le cul des femmes et même ailleurs à tel point qu’une femme décède tous les trois jours en France à la suite des coups reçus par son compagnon. Ces femmes là n’étant pas issues du très restreint cercle d’amies de Lou Doillon, j’imagine que leur triste sort n’a pas dû arriver à ses oreilles, ni réussi à l’émouvoir.

LouDoillonNickiMinajBeyoncé

Les 2 nouvelles idoles de Lou Doillon

Quand je vois Beyoncé chan­ter nue sous la douche en suppliant son copain de la prendre, je me dis : “On assiste à une catas­trophe”. Et en plus, on me dit que je n’ai rien compris, que c’est vrai­ment une fémi­niste parce que dans ses concerts, un écran énorme le dit. Mais c’est dange­reux de croire que c’est cool. » Bon. Je vais le dire également à Lou Doillon : vous n’avez rien compris. Béyoncé n’est pas féministe parce qu’elle affiche le mot “FEMINIST” partout mais parce que, et cela peu importe votre position de féministe, elle s’est appropriée cette identité. Des Destiny’s Child à aujourd’hui, la musique de Béyoncé a toujours été truffée de messages qui promeuvent l’empowerment des femmes si ce n’est le féminisme. Un peu de sexualité, de sensualité vous gênent ? Soit. Mais pourquoi avoir attendu Nicki Minaj et Béyoncé ? Où était Lou Doillon lorsque Cher dansait en string sur un bateau ou dans le clip de If I Could Turn Back Time, devenant la première chanteuse censurée par MTV dans les années 80 ? Où était-elle quand Madonna sortait Erotica, l’album le plus sulfureux des années 90, avec clips ultra érotiques et un livre sobrement intitulé SEX dans lequel elle explorait ses fantasmes? Où était-elle lorsque Britney Spears chantait vouloir être l’esclave sexuelle de son amant dans Slave For You dans une tenue des plus érotiques? Où était-elle lorsque Christina Aguilera dansait, le corps huilé, dans le clip de Dirrty, fesses à l’air, avant de recevoir une fessée de Redman ? Où était-elle lorsque Iggy Azalea dansait lascivement en mini-short dans le clip de Work? Plus récemment, où peut-on l’entendre s’exprimer sur les récentes frasques d’une Miley Cyrus qui s’affiche nue dans ses clips et va jusqu’à crier en plein concert “mange ma chatte” ? Non, pour Doillon, les seules paumées sont des noires. Elles seraient frappées par le “syndrome de Stockholm”. Merci pour l’analyse, Dr Doillon.

De l’importance de bien connaitre le sujet et d’être cohérente

Certes, Lou Doillon n’est pas une figure moderne du féminisme. Je doute qu’elle ait jamais soutenu un mouvement féministe, sachant qu’elle fait partie de cette classe qui n’a jamais réellement eu à militer. La lutte, c’est pour les pauvres. Chez les privilégié-e-s, quand on lutte, c’est pour conserver des acquis, le reste du temps, on se gargarise et on cogne sur les assisté-e-s. Peu importe que Béyoncé et compagnie aient du talent mais il faudrait que ces femmes qui se reconnaissent dans “l’analyse” Doillon comprennent une bonne fois pour toutes que toutes les trajectoires ne sont pas identiques, que certaines femmes, les plus noires et les plus faibles, ne sont pas toutes nées dans le confort du 16ème arrondissement.   Quand bien même elles seraient riches, elles ne sont pas nées dans une société où leur sexualité, où leur féminité et où leur beauté est “la norme”. Ces femmes évoluent dans un monde où leur physique n’a jamais été “validé” par l’establishment, n’a jamais été mis à l’honneur ou valorisé. Et venant de la part d’une femme qui représente à 100% l’idéal féminin de l’establishment, à savoir “blanche, mince, jeune, fertile & riche”, la remarque est assez déplacée. Pour la culture personnelle de Doillon, il faudrait également rappeler que Béyoncé & Nicki Minaj encouragent régulièrement leurs jeunes fans à se battre pour leur indépendance et leur avenir et que même si cela semble être un féminisme de façade, c’est un message qui sera entendu et compris par beaucoup plus de personnes qui daigneront acheter ou écouter un CD de Lou Doillon.

Les propos rapportés n’émanent pas que d’une bourgeoise blanche des beaux quartiers. Ils émanent d’une chanteuse qui ne s’est jamais gênée pour afficher sa nudité sans que qui que ce soit se sente obligé de commenter son “geste”. En effet, Lou Doillon a posé nu pour un magazine, et non des moindres, puisqu’il s’agissait de Playboy. Elle est également apparue nue dans une publicité pour Givenchy. Et ça prend des airs indignés pour parler des autres? Allez j’ose une question pudique : existe-t-il une nudité plus acceptable qu’une autre ? Je vais plus loin : la nudité blanche est-elle plus acceptable que la nudité noire ? Pire encore : la nudité noire gêne-t-elle Lou Doillon parce qu’elle lui parait, au fond, comme… impure parce qu’elle échappe aux codes de beauté blanche? A méditer. En tout cas, critiquer chez les autres ce qu’on fait soi-même, c’est l’arme des puissants qui ne connaissent jamais la honte car ils ne reconnaissent jamais leurs incohérences ou leur erreurs.

En conclusion, bonne chance à ces féministes ou critiques des autres féministes qui devraient comprendre, depuis le temps qu’on leur rabâche, qu’il existe des féminismes et que toutes les femmes ne viennent pas du même endroit, en terme de vécu et de moyens. Vous voulez lutter contre le patriarcat au point d’établir un nouveau patriarcat mais contre les femmes qui ont le tort de ne pas se reconnaitre dans votre féminisme bourgeois (même quand il se veut de gauche) car il n’arrive pas à s’affranchir de son racisme. En témoigne le dernier “coup” tordu de Pauline Arrighi, porte parole de l’association Osez le Féminisme, qui ose un parallèle des plus ignobles entre les luttes des noir-e-s et… les personnes athées, comme si ces dernières avaient vécu quelque chose de comparable à la traite négrière, aux déportations, aux génocides, à la Françafrique, aux luttes sociales et à tout ce que les noir-e-s ont vécu et continuent de vivre et pas qu’aux USA. (EDIT DU 15/05 : ayant reçu un message sur Twitter de cette dernière me demandant de retirer la dite photo, elle a donc été retirée. Je vous laisse juges de ce type de réactions.) Féministes blanches, par pitié, cessez de parler “au nom de” et “à la place de” surtout quand ça trahit une ignorance que vous ne reconnaitrez jamais parce que l’idée de ne pas détenir les clés du féminisme vous horripile. Cessez de vous afficher en tant que gardiennes du temple du féminisme, surtout lorsque vous pratiquez un féminisme qui n’éprouve aucune honte à afficher une condescendance raciste et de classe. Laissez aux femmes qui ont leur propre histoire choisir leur propre destin mais surtout… N’oubliez pas qu’à force de vouloir confisquer la parole, vous n’allez faire qu’amplifier des voix que vous refusiez d’entendre. Ca fera du bruit… pour le bien de toutes.

Quand Audrey veut Pulvariser le voile….

Voile. Foulard. Burqa. Niqab. Tchador. Voile. Voile. Voile… Voilà le champ lexical du débat féministe du Grand 8 suite à l’interview de Diam’s sur TF1. Le droit à l’IVG, l’inégalité salariale, le mythe de la beauté, le “Fat Shaming”, les viols dans l’Armée, on en parlera quand ? Pas aujourd’hui.

r-DIAMS-large570Diam’s, rappeuse qui a connu son heure de gloire s’est retirée de la scène médiatique. Elle s’est convertie à l’Islam, est devenue maman et porte le voile. Après cela, elle est apparue deux fois dans l’émission 7 à 8 pour assurer la promotion de ses livres. Ce que Diam’s a à dire, que ce soit sur le terrorisme, son rôle de mère, son amour des diamants ou ses moments de détresse, les bourgeoises de D8 s’en tapent. Ce qui les importe chez Diam’s, c’est… c’est… suspense… c’est… son voile! Elle a beau répondre à des questions qui portent sur sa “nouvelle vie”, sur l’extrémisme, le blasphème et l’attentat à Charlie Hebdo, ce que les animatrices du grand 8 ont retenu de cet échange, c’est son voile. Car, n’en déplaisent à ces féministes du petit écran, elles reproduisent un mécanisme sexiste qui consiste à se limiter à l’apparence d’une femme lorsqu’elle apparait publiquement plutôt que de discuter de ses propos. J’aimerais qu’elles me contredisent et j’attends donc de voir sur quoi porteront leurs commentaires lorsqu’elles parleront de l’interview d’un rappeur ou d’un acteur…

Au pays des multiples lois anti-voiles, le cas Diam’s sait rassembler à peu près tous les intolérants des différents coins de la France. Il y a les bobos qui n’ont jamais écouté un seul morceau de rap et qui se pissent dessus à la vue d’un mec en airmax et qui trouvent que “c’est du gâchis”. Il y a les actrices islamophobes revendiquées qui n’ont rien compris et trahissent leur ignorance et leur bêtise à coups de tweets débiles. Et il y a Audrey Pulvar.

Audrey-Pulvar-enfourche-une-nouvelle-vie_article_landscape_pm_v8Je l’aimais bien  Audrey Pulvar. Dans Le Grand 8, émission talk show française calquée sur l’émission américaine The View, Pulvar est claire : elle est opposée au port du voile, cet “outil d’asservissement des femmes” et en plus, c’est même pas une obligation coranique. Chapeau Audrey, merci pour le scoop ! Je pense qu’il convient de lui rappeler que si le voile est un signe d’asservissement des femmes alors tous les signes sont des signes d’asservissements. Qu’est ce qui, dans le monde de Pulvar, celui du féministe mainstream blanc bien propre, décide de ce qu’est un outil d’asservissement ou pas ? Qui décide pour qui ? Qui parle à la place de qui ? Toujours au sujet de Diam’s, elle déclare qu’elle “a bien de la chance d’être en France, dans un pays dans lequel les droits des femmes sont à l’égal de ceux des hommes (!) parce que évidemment les musulmanes peuvent divorcer, se séparer, se remarier, sauf que dans la plupart des pays musulmans, pas dans tous mais dans la plupart des pays musulmans (!), les femmes qui divorcent perdent automatiquement la garde de leurs enfants et elles n’ont pas un maintient de leur niveau de vie. Donc y’a beaucoup de femmes dans les pays musulmans qui ne divorcent pas car elles savent qu’elles perdent la garde de leurs enfants”. Quand une musulmane ose porter un voile et par dessus le marché, ne pas se comporter en femme soumise, il faut l’humilier. Elle qui a osé porter le foulard dans lequel les féministes mainstream ont décidé d’y voir le patriarcat et la soumission, elle a divorcé des féministes. C’est gênant pour les féministes mainstream. Elles ont été trahies. Elles ont donc le droit de la salir. Pour elles, Diam’s a fait le choix de la soumission en se voilant et devrait donc “vivre en soumise”… mais ce n’est pas son cas. Donc, il faut lui montrer sa “chance” en lui renvoyant à la gueule la situation dans les pays musulmans (dont les citoyennes sont toujours soumises, privées de tout, opprimées, excisées et tout le blabla cher aux féministes mainstream) sur la question du divorce. Or, en faisant référence à ces pays musulmans, Audrey Pulvar trahit son racisme latent à l’encontre des musulmanes. En agissant ainsi, elle la désintégre d’ici pour la comparer à ce qui se passe dans un ailleurs dont elle devrait se sentir automatiquement proche juste parce qu’elle est musulmane. Excusez ma candeur, mais quand une femme juive divorce en France, lui rappelle-t-on combien elle a la chance de divorcer parce que en Israël, c’est pas aussi simple ? Quand une cubaine avorte à la Havane, lui rappelle-t-on combien elle est chanceuse parce que d’autres femmes d’Amérique Latine n’ont pas le droit d’avorter ? Non car ces femmes, contrairement à la musulmane, sont bien d’ici tandis que Diam’s, elle, parce qu’elle porte le voile est exotisée. Elle est désormais “française mais…” et doit répondre pour les millions de musulmanes d’ailleurs avec qui, elle a sans doute moins de points communs qu’avec Audrey Pulvar. C’est un procédé récurrent chez nos féministes mainstream qui n’ont cessé de parler aux femmes voilées françaises des iraniennes qui se battent contre le voile. Ces mêmes féministes qui crient à l’intégration et à l’assimilationisme mais qui n’hésitent pas à faire référence à la situation d’autres pays, majoritairement musulmans ou non, souvent rétrogrades, dont ne sont pas originaires ces femmes voilées françaises juste pour les culpabiliser. A les écouter, chaque femme musulmane devrait, dans n’importe lequel de ses choix, se référer à ce que vivent les Iraniennes et les Saoudiennes (ou les Afghanes, très à la mode dernièrement) avant de faire des choix personnels. Je ne vais même pas m’éterniser sur la question du divorce qui est présentée par Pulvar comme n’étant pas en faveur des mères dans “la plupart des pays musulmans mais pas tous”. J’ignorais qu’elle avait une telle expertise sur le sujet ! Je ne savais pas que présenter le journal sur France 3, jouer les chroniqueuses du samedi soir sur France 2 et les grincheuses sur D8 enrichissait les cerveaux de connaissances sur le droit des pays musulmans ! Peut-on juste expliquer à Audrey Pulvar que, le divorce, au Maroc, au Qatar, en Arabie Saoudite, en Libye, en Syrie, au Yemen, en Turquie, en Indonésie, ce n’est jamais la même chose d’un point de vue de la loi et que tous les pays musulmans ne sont pas identiques ? Peut-on lui rappeler que le mythe du monde musulman monolithique, c’est une technique presque périmée des néo-conservateurs ? Pour une journaliste, j’avoue qu’une telle faute me consterne! Sauf que Madame Pulvar ne s’arrête pas là. On a beau lui dire qu’il existe des femmes qui choisissent le voile en étant réellement volontaires, pour elle, c’est faux. Pulvar a-t-elle mené l’enquête, questionné toutes les porteuses de voile, recensé, préparé des fiches et des statistiques comme Robert Ménard ou ne fait-elle que répéter ce que les féministes mainstream ne font que répéter depuis des années sans la moindre preuve? A-t-elle lu l’ouvrage de Faïza Zerouala pour baser son argumentation, a-t-elle fait le b.a-ba de toute étude à savoir s’adresser aux premières concernées, a-t-elle documenté son point de vue ? A-t-elle assisté à un cours d’ Amal al-Malki ou discuté avec Ibtihal Al-Khatib ? La réponse est sans doute non. Mais elle sait mieux, Audrey Pulvar… Le journalisme de cette dame est un journalisme “sur le pouce” qui saisit les pires caricatures et les pires stéréotypes pour fonder dessus un argumentaire. Bravo.

Elisabeth+Bost+Arrivals+Global+Gift+Gala+q-q03OvRJyolA l’exception de Hapsatou Sy, le reste du plateau du grand 8 approuve la position d’Audrey Pulvar. Roselyne Bachelot est offusquée et parle de “répudiations”. Dès là, c’est un miracle qu’on ne parle pas de tout ce qui suit ce terme, à savoir l’Afghanistan, la Burqa, le Terrorisme, les Crimes d’Honneurs, Les Tournantes, etc… Quand Diam’s dit recevoir des insultes, Elizabeth Bost, bourgeoise de service, déclare que ce n’est pas vrai. “Je n’ai jamais entendu dire des sauvageonnes voilées et des barbares barbus, non, on peut se dire comme avec Audrey, que le voile, on a l’impression que ça oppresse la femme sans forcement dire les sauvageonnes voilées, les barbares…”. Là, aussi argumentation implacable. Puisqu’elle vous le dit ! Juste parce qu’elle n’a jamais entendu de ses propres oreilles une insulte islamophobe ne veut pas dire que le phénomène n’existe pas. Pur réflexe de bobo qui croit que le monde s’arrête au delà de sa propre expérience. D’ailleurs, pour Elizabeth Bost, les femmes voilées insultées ont juste des problèmes d’audition; quand on vous insulte (et on sait que c’est malheureusement fréquent) ou du moins que vous avez l’impression qu’on vous insulte, c’est pour votre bien : à travers le “sale voilée” qu’on crie à la gueule des musulmanes, l’arrachage des voiles et les humiliations, pour Elizabeth Bost et sa bande, on ne ferait que vous dire qu’on a “l’impression que votre voile oppresse”. Quelle est la différence entre ce raisonnement et celui qui laisse croire qu’à travers un viol, on laisse dire à une femme qu’elle n’avait qu’à ne pas sortir vêtue de façon indécente ? Aucune. Je serai ravi d’entendre les tartufferies de Bosc quand une femme se fait traiter de pétasse ou qu’elle reçoit une main au cul dans le métro. Ca serait pour faire passer quel message ? A moins que certaines femmes subissent une violence qu’il est acceptable de nier parce que ce serait pour leur bien et que d’autres aient pleinement le droit au statut de victime ? J’attends que l’intéressée se manifeste.

Mais quand on est comme Audrey Pulvar, c’est à dire persuadée de détenir la vérité immuable, il est difficile de débattre. Audrey Pulvar fait du féminisme universaliste blanc dont les frontières s’arrêtent là où on la froisse, elle, la VRAIE féministe. Impossible de mettre le moindre bémol, elle doit avoir le dernier mot. Comme on est loin de la tradition d’écoute du féminisme! Hapsatou Sy a beau parler de femmes voilées qui choisissent de porter le voile, c’est tout simplement impossible. “Le propre de l’aliéné, c’est qu’il ne sait pas qu’il est aliéné”. Boum. C’est lâché comme un proverbe : c’est sage, inattaquable et ça ne doit pas être questionné. Mais ça sort de la bouche d’Audrey Pulvar et que j’aurai énormément de mal à prendre au sérieux ce qu’elle a à dire sur l’aliénation quand elle m’apparait tout aussi aliénée que celles qu’elle critique. En effet, quelle différence entre choisir de porter le voile et de choisir de s’épiler, de se maquiller, de maigrir, de se faire poser des implants mammaires, de porter une jupe, un jean, une robe ? Aucune. Existerait-il donc des aliénations prioritaires sur d’autres, au point de les combattre sans avoir à rougir de n’importe quel moyen à utiliser, quitte à être dans l’exclusion des femmes ? On penserait que oui… Par la suite, Audrey Pulvar ira même jusqu’à établir une comparaison des plus abjectes avec les victimes de viol qui ne sont pas prises au sérieux au moment de porter plainte car on leur reproche leur tenue jugée “aguichante”; pour elles, les musulmanes qui portent le voile le font pour se soustraire au regard des hommes. “C’est comme dire à une femme qui est violée “mais tu n’avais qu’à mettre une mini-jupe”. C’est rendre la femme responsable de l’attirance qu’elle provoque” dit-elle. Je cherche encore le rapport entre le port du voile et le viol mais si Audrey Pulvar l’a dit… J’aimerais juste préciser à Audrey Pulvar que les femmes voilées, étant donné qu’elle aime penser pour elles, ne sont pas idiotes ni débiles. Pensez-vous qu’elles portent le voile réellement pour échapper aux viols ? Savez-vous réellement ce qu’est le viol ou vous avez, en dépit de votre statut de féministe, encore en tête le cliché de la femme violée qui est forcément une jeune femme un peu saoule et légèrement vêtue qui se retrouve dans un lieu mal famé ? Savez-vous qu’il existe des femmes voilées qui ont été violées, par leurs coreligionnaires, par des athées ou dans le cadre de la guerre du golfe, par des militaires américains venus “libérer la femme irakienne” ?!

On l’aura compris : Diam’s et son livre n’existent plus. Ses propos n’intéressent pas alors qu’il y avait là matière à débattre. Le temps est certainement compté, diront-elles. Le voile n’est pas banalisé : à chacune apparition de ce bout de tissu, il faut en remettre une couche. Twitter se lâche quand une femme voilée apparait sur un plateau “normalement” pour parler d’autre chose que de son voile. Dans le sujet consacré à Diam’s, on agite les clichés. On parle des “pays musulmans” quand on ne veut pas faire référence à l’Iran ou à l’Arabie Saoudite. On parle de domination et d’asservissement avec hypocrisie comme si du haut de sa tête nue, de son athéisme et de son statut d’animatrice télé, on était le modèle de liberté et de réussite qu’il faut suivre à tout prix. On fait du féminisme un espèce de code de conduite aussi répressif que n’importe quelle religion car il émet des listes de tenues vestimentaires acceptables ou non et quand il rejette, il le fait à coups de lois discriminantes. On parle du Coran, aussi. Mais vite fait, dans les grandes lignes, juste pour vous dire qu’il ne parle pas du voile donc vous n’avez rien compris, bande de cruches. On est pas musulmane mais on “sait mieux”, complexe de l’ex-colon oblige, que l’indigène qui a mal lu et qui, même si c’est une musulmane, est jugée moins apte à interpréter ses propres textes religieux qu’une non musulmane. Idéalement, on récupère des musulmanes et des musulmans qui ne sont pas en faveur du choix du voile pour valider la justesse de sa position comme Hugh Heffner a récupéré des playgirls pour montrer combien le play boy club était fantastique pour les femmes. On oubliera qu’on fait des alliances avec des gens parfois pas très fréquentables car tous les coups sont permis. Après, peu importe que des musulmanes voilées voient dans leur démarche du féminisme : les féministes ont décidé entre elles (et eux) ce qui était bon pour elles. J’adorerai blâmer Audrey Pulvar individuellement mais hélas, elle ne fait que suivre l’establishment. Avant elle, toutes les féministes mainstream pro-establishment qui ont un rapport extrêmement violent avec l’Islam n’ont pas résisté à la tentation de la lutte contre le foulard; c’est même devenu un fond de commerce bien juteux. Des pages de ELLE de l’époque de Valérie Toranian, aux textes de Zelensky, Badinter et Sugier, aux ouvrages de Caroline Fourest et de Nadia Geerts, le voile est devenu le sujet de rassemblement de toutes les féministes. Encore mieux que l’égalité salariale, la PMA ou l’IVG. Et le voile, ça réconcilie et convoque à la table les France qui font semblant de se détester mais, union islamophobe oblige, on a trouvé de quoi oublier nos différents le temps d’un lynchage en bonne et due forme.

C’est dans cette lignée que la jeune génération féministe semble prendre le relai. Dernièrement, Anne Cécile Mailfert était interrogée sur la question de l’engagement féministe et du voile. Et comment répond-elle à Maïtena Biraben qui lui demande si on peut être féministe et voilée ? Par une sublime pirouette qui laisse entendre “sa vision du voile” et son incroyable ignorance : “Toute femme qui se revendique féministe euh… se revendique féministe. Euh… nous on va pas juger est-ce qu’on est plus ou moins féministe euh… donc donc… (…) on ne dévoile pas, nan nan, on n’impose pas ça, pas du tout, c’est un peu violent, non, par contre, euh euh, nous on a une position sur le voile qu’est de dire que les voiles, pas seulement le voile musulman, pour nous ce sont, c’est un signal qui est envoyé de… bah de se cacher pour les femmes et c’est vrai que nous on est contre”. Un savant mélange de propos confus qui laissent entendre que si Osez le féminisme ne dévoile pas des musulmanes, l’association trouve que le voile est l’idée de cacher les femmes. Bof. En gros, OLF recale les voilées dans son association et donc ne les reconnait pas féministes. Anne Cécile Mailfert parle de “tous les voiles”, histoire de dire “toutes les religions” et de s’éviter une quelconque accusation d’islamophobie comme le religiophobe dit “détester toutes les religions” pour s’éviter des ennuis, ce qui est à la fois abject et hypocrite quand on sait que le voile dans le débat public, c’est dans 100% des cas celui des musulmanes. Ségolène Royal qui était là, elle, a un avis bien plus clair et franc : “On peut être voilée et devenir féministe (…) on peut être voilée dans la sphère privée et enlever son voile dans la sphère publique”. L’échange aura duré 30 secondes avant que l’ex candidate à la présidence de la République bifurque en changeant légèrement de sujet pour dire qu’on est quand même “courageuses d’être encore féministes”. Madame Royal, c’est à cause de votre marginalisation décomplexée des femmes voilées que certaines se désintéressent du féminisme (mainstream) et que, d’une certaine façon, il existe encore un plafond de verre pour les femmes, contrairement à ce que Hilary Clinton raconte. Pire encore : en leur disant qu’elles peuvent être voilées en privé mais dévoilées en public, vous trahissez votre ignorance sur ce sujet. Et dire que ce sont ces mêmes gens là qui vont expliquer aux musulmanes que le Coran, elles l’ont mal lu et qu’il ne mentionne pas le voile, ect… Eduquez-vous avant de parler !

Au final, pas surprenant que les agressions envers les femmes voilées soient en constante augmentation. Ces femmes là ne sont plus que des voiles. Elles sont idiotes, ne se rendent pas compte de leur aliénation. Nadia Geerts veut les libérer de leur prosélytisme inconscient. Femen veut les foutre à poil voyant dans la nudité une liberté qu’elles refusent de concéder aux danseuses du moulin rouge. La ministre des droits des femmes veut les exclure de l’université. Pour en faire quoi, en fin de compte ? Des non voilées. Seront-elles plus libres, plus insérées sur le marché de l’emploi, moins marginalisées ? Pas certain. Mais, chez les féministes blanches mainstream, ce qui compte, c’est de prendre une décision qui soit purement symbolique, qui soulage leur conscience et leur donne l’impression d’avoir fait avancer leur agenda, peu importe que des femmes doivent renoncer à un choix personnel car toute subjectivité leur a été confisquée. Ne venez donc pas pleurer sur votre sort : vous avez fixé des frontières, un peu floues, donc ne tentez aucune danse du ventre pour essayer de séduire certaines âmes féministes exotiques juste pour apporter de la couleur à vos mouvements sans jamais questionner vos propres rapports de domination, votre propre racisme et votre rejet de celles qui ne rentrent pas dans votre moule.