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Reflets d’un attentat islamophobe dans l’oeil d’un musulman

« Dans le doute, dites la vérité. »

Mark Twain

Tragique tragédie

Vendredi dernier, près de 49 personnes ont été tuées dans une mosquée, à Christchurch, en Nouvelle Zélande. Le terroriste, un certain Brenton Tarrant, a filmé son massacre qu’il a diffusé sur Facebook après avoir publié sur Twitter un manifeste détaillant ses motivations et où il reprenait la fameuse et tristement française thèse du « grand remplacement »… Le monstre, qui se définit comme « un homme blanc ordinaire né en Australie dans une famille de la classe ouvrière aux faibles revenus », était inconnu des services de renseignement de son pays et n’avait aucun antécédent. Il avait voyagé en France. Il y avait observé la présence d’ »envahisseurs ».

 La Première ministre, , est intervenue en direct à la télévision, affirmant qu’il s’agissait de « l’un des jours les plus sombres de la Nouvelle-Zélande » et qualifiant immédiatement le massacre d’acte terroriste.

Comme d’habitude, les vidéos du terroriste ont été relayées sur les réseaux sociaux, souvent par des personnes friandes de buzz sur le dos de l’horreur, les célébrités ont exprimé leur compassion devant la tragédie, la tour Eiffel a changé de couleur, les fachos ont fait part de leur bonheur sans craindre d’être sanctionnés et nos médias à nous… on fait n’importe quoi. Pujadas a offert son antenne à Robert Menard, maire de Béziers, l’homme qui avait twitté en septembre 2016, une photo de classe constituant selon lui «la preuve la plus éclatante du #GrandRemplacement en cours. Il suffit de regarder d’anciennes photos de classe.».CNews a invité Elisabeth Levy, qui, alors que les corps des victimes étaient encore chauds, a fait part de sa crainte principale, à savoir qu’il faut « faire attention maintenant à ne pas criminaliser toute critique de l’immigration ou toute personne qui s’inquiètera du changement démographique de nos sociétés. C’est pas le sujet mais ça peut l’être… Ca va le devenir assez vite. » Après tout, vous me direz que nous sommes au pays des gens qui mettent la focale sur un hijab vendu par Décathlon pour en tirer des analyses pittoresques alors que les chiffres sur le chômage et la pauvreté sont de plus en plus alarmants. Question de priorités et d’obsessions sur fond de racisme, peut-être…

Viennent après les analyses. Elles sont en dessous du niveau attendu, même quand on met la barre très bas. Elles sont creuses. Surtout en comparaison avec le travail fourni par des chaînes d’informations internationales. Nos analyses françaises mettent mal à l’aise. Non pas par leur impertinence ou par le choix des intervenants mais parce qu’on aime se perdre sur des terrains éloignés du sujet principal, un acte de terrorisme islamophobe commis par un homme blanc, pour fustiger le multi culturalisme. Il y a eu une tuerie de masse, il existe un suprématiste blanc qui a été nourri par des thèses qui ont germé en France et qui l’ont mené à commettre un assassinat sanglant mais de toute évidence, le grand coupable ici, c’est le multiculturalisme ! A croire qu’il faudrait à tout prix noyer le poisson, quitte à nier le terme d’islamophobie et de parler de communautarisme et d’immigration…

La vérité libère mais avant elle doit vous foutre les nerfs

Le monstre de vendredi dernier n’est ni un loup solitaire, ni un cas à part, ni représentant de sa seule personne, ni un bug de l’histoire. Il est le fils pourri de ces thèses racistes largement cultivées et relayées, banalisées et normalisées, qu’on entend à la radio, qu’on observe à la télévision et qu’on trouve en librairie. C’est triste, mais c’est vrai.

Le monstre est le fils privilégié de cette grande famille de tueurs dont on se plait à dire qu’il ne s’agirait que d’un homme blanc en souffrance qui a dérapé, comme si la vie était une voie d’autoroute droite et lisse dont on ne sort que par accident. C’est le fils de cette caste qui aime à rappeler qu’il était, jadis, un petit ange blond ordinaire pour ne pas le déshumaniser comme les autres monstres dès qu’ils sont arabes, noirs, musulmans. C’est triste, mais c’est vrai.

Le monstre n’avait pas peur d’être remplacé ; il craignait de perdre son hégémonie blanche et haïssait ceux qui, contrairement à lui, n’incarnaient pas cette neutralité puissante qui se voit au centre et ne se pose pas la question de sa domination tant elle lui parait évidente et nécessaire. Le monstre a tué pas par défense de ses valeurs et de ses traditions mais parce que les vipères lui ont sifflé dans l’oreille que c’était lui ou les autres. C’est triste mais c’est vrai.

Le monstre qui s’est, si je puis dire, radicalisé en France est le fils de cette famille qui a servi des unes de journaux résolument islamophobes, qui s’est employée à taper sur les musulmans en créant des polémiques clivantes et douloureuses autour de l’Islam, qui a salé et poivré le peuple de problématiques liées à l’Islam, jusqu’à lui brûler l’estomac. C’est triste mais c’est vrai.

Le monstre qui, aujourd’hui, est dénoncé par ceux qui hier et encore aujourd’hui lui ont donné à manger, n’était pas l’archétype du raciste ignorant mais bien un produit de ces décennies d’islamophobie enflammée, parfois sous couvert de laïcité ou de féminisme, en continu sur toutes les chaînes, dans la bouche de ceux qui ne veulent plus, à présent, assumer les dégâts causés par leur incendie. C’est triste mais c’est vrai.

Il fut un temps où le rayonnement culturel français se résumait aux talents de Jeanne Moreau, Michel Foucault, Marion Cotillard et à quelques icônes définissant à leur façon une part de l’identité française. C’était l’époque d’une certaine fierté, quand nos intellectuels français, qu’ils soient de gauche ou de droite, ne parlaient pas encore comme Ann Coulter ou Tucker Carlson. C’était l’époque d’une certaine fierté même si tout n’était pas parfait. Depuis, nous sommes devenus la risée du monde entier, à la fois pour nos polémiques islamophobes devenues et notre politique étrangère. Maintenant, nous inspirons des suprématistes terroristes. Le pays des lumières, des droits humains, est devenu la référence des terroristes. Un attentat comme celui-ci ou comme celui de la synagogue de Pittsburgh devrait rappeler au monde entier que les mots des uns et des autres, tout comme les mythes entretenus sur une communauté ne restent pas dans le vide. Ils créent des divisions qui ne servent qu’à classer et déclasser l’humanité. Ils créent un racisme qui façonne nos rapports et nos destins. Ils créent une civilisation inégalitaire mais pire encore : ils enfantent des monstres qui tuent.