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Cette abominable violence policière…

Ce matin, nous avons appris qu’un jeune homme de 24 ans, Adama Traoré, trouvait la mort à la suite d’une interpellation à Beaumont Sur Oise. La mort, me direz-vous, n’a, en soi, rien d’extraordinaire : la faucheuse finira bien par nous rendre visite et nous décoller à la vie. Cependant, cette mort s’inscrit dans une longue liste de morts devenues ordinaires, largement commentées et analysées lorsqu’il s’agit des USA mais très peu relayées et critiquées avec la même verve lorsqu’elles se passent sur notre sol. “On est pas aux Etats Unis, quand même”. Ouais et alors ? Alors, rien.

 

Qui était Adama Traoré ? Un homme noir de 24 ans, interpellé par les forces de l’ordre, fugitif avant de se rendre finalement et de mourir en garde à vue. D’après tous les témoignages récoltés par ses proches ainsi que des témoin, Adama aurait été passé à tabac avant de rendre l’âme. Le jour de son anniversaire. Et depuis ce matin, les témoignages à se tordre de tristesse pleuvent.

L’histoire vous rappelle quelque chose ? Beaucoup pourraient soupirer un « oui », prononcé tête baissée et dans la douleur. Actuellement, je ne suis capable de répondre qu’avec une rage dont je sens la force jusque la pointe de mes doigts et que seule l’écriture d’un billet pourrait calmer. Jusqu’au suivant. Puis au suivant, au suivant, toujours au suivant, encore au suivant jusqu’à perdre complètement espoir, jusqu’à me sentir couler dans une mare de pessimisme dans laquelle nos cris semblent inaudibles. Entre temps, on tentera par tous les moyens de nous calmer. On entendra tout et n’importe quoi, depuis la bouche de n’importe qui, en taisant la parole des principaux concernés, certainement parce qu’on n’aime pas les écouter les principaux concernés. On sait tellement mieux que les principaux concernés, trop émotifs et virulents. Et puis, depuis quand est-ce que ça compte, dans l’univers « médiatico-journalistico-mediatique », la parole des concernés ?

 

Arrivé à ce point, j’ai deux choix. Je pouvais me livrer à une analyse de cette triste nouvelle affaire, une de plus, en reprenant à mon compte ce qui a été déjà dit et répété à maintes reprises, en critiquant la couverture médiatique mais ce serait vous offrir une subjectivité des plus arrogantes et intervenir dans une histoire dont je ne suis que simple spectateur horrifié. Je préfère prendre un recul et apporter mon propre témoignage sur ce qu’il convient d’appeler les violences policières. Je ne souhaite pas récupérer ce drame pour m’assurer une quelconque promotion personnelle, argument sans cesse répété à l’encontre de ceux dont on veut accabler le témoignage et déformer la démarche. Je souhaite, exceptionnellement, vous livrer ici mon récit, basé sur ma réalité personnelle, mon cœur et ma chair, afin de lever le voile sur ce qui se passe et dont on ne parle qu’avec détachement et mépris. Par mesure de sécurité préventive, je tiens à préciser que, même si « nous ne sommes pas aux USA, quand même ! », je vais faire usage des mots blancs, racisé-e, de couleur et autres qualificatifs qui donnent la nausée à beaucoup de gens. Mais, comme je le dis assez souvent, la vérité vous libèrera… Enfin après vous avoir foutu les nerfs, quand même.

 

Je suis ce qu’il convient d’appeler un arabe « pas comme les autres » : dans l’espace public, j’ai souvent échappé aux doux qualificatifs de racaille ou de lascar, voir même de beur, probablement à cause d’un faciès lisse et d’un comportement tout aussi lisse, à la masculinité approximative, ce qui rassure encore pas mal de monde aujourd’hui. Le genre d’arabe qu’on brandi avec fierté pour contrer la caricature de l’arabe méchant et terrifiant, ignorant à quel point ce procédé est raciste, condescendant et méprisant. Le genre d’arabe qui aurait pu toucher un pactole en embrassant une carrière d’arabe républicain de service pour la droite comme pour la gauche. Si je n’avais pas de conscience…

J’ai grandi en banlieue, auprès de personnes de toutes origines, dans un paradis de la carnation pour toute maquilleuse moderne, là où seul ce qu’on est à la face des autres, connu ou inconnu, compte.

Loin de moi l’idée de justifier le comportement que je souhaite dénoncer mais je tiens à préciser encore que je n’ai jamais été l’image type de l’arabe de banlieue dont sont friands nos médias et nos politiques (ne détournez pas le regard, vous savez bien de quoi je parle. Allez, un petit effort…). Je pensais, dans mes années de délicieuse ignorance, que ce statut d’arabe rassurant constituerait une protection qui m’éviterait bien des bricoles puisque je n’étais pas eux! Comme je me trompais : étant arabe aux yeux de certains avant d’être un citoyen, j’étais par essence le véhicule de bons nombre de fantasmes, jamais articulés avec mon consentement ou à ma gloire.

Dvd is the new VHS. Vous la voyez, ma superbe arme du crime ?

Cela a commencé par une soirée où je rentrais d’un vidéoclub après avoir loué une VHS d’un concert en la compagnie de mon meilleur ami. Nous avions décidé de nous poser sur un banc un court instant avant d’aller regarder notre chère cassette. En pleine discussion sur un sujet dont je ne me souviens plus, je lâchai un « c’est bon ! » qui, hasard malheureux de la vie, fut interprété comme un « sale con ! » par un passant qui faisait son jogging. Rapidement, nous nous embrouillons jusqu’à ce que le jogger finisse par reconnaitre ses torts, allant jusqu’à sourire mais c’était trop tard : une voiture de la bac passant par là, il fallait intervenir. En moins de deux minutes, ma tête de mes quinze ans a reçu un coup de matraque et je me suis retrouvé sur le sol, serrant contre moi ma VHS empruntée tandis que mon meilleur ami, un blanc qui pourrait passer pour le fils de Nicole Kidman, était écarté et avait le droit à un interrogatoire bien plus respectueux. Le jogger tenta de s’interposer en nous défendant. On réfuta sa parole – “c’est de la racaille” – et on me confisqua la casette dans laquelle on voulait voir si je ne planquais pas une arme. Malheureusement pour les policiers, on me rendit ma VHS, accompagnée d’un « mouais… » imprégné de doute : un adolescent, arabe, qui loue un concert n’a jamais le droit de convaincre totalement de son innocence. Le jogger disparu et une femme, à qui je dois bien plus qu’une boite de chocolats, vint prendre notre défense. Immédiatement, elle évoqua une intervention abusive, qu’elle avait suivie depuis sa voiture avant de nous rejoindre. La scène, avec le recul, était drôle. Du moins, aujourd’hui, c’est avec cette observation que je tente de colmater ma peine encore vivace. Face à elles, on ne mouftait pas, on gardait son sang froid et j’eus même le droit à un « salut les jeunes !» balancé en toute légèreté par le policier qui m’avait matraqué, sensé enterrer les coups que j’avais reçu et certainement jouer le rôle de l’excuse qui n’a pas eu lieu.

Le reste de l’histoire importe peu. En revanche, ce qui a germé en moi depuis ce jour et qui n’a cessé de grandir à la suite d’événements quasi similaires compte et comptera toujours. Parce que figurez-vous qu’un événement de ce genre là, ça ne s’oublie pas. Pour évoquer ce soir là, je n’ai jamais parlé de violences policières, de bavure, de brutalité. Pendant longtemps, j’y ai fait référence sous le nom de « l’embrouille » car, au fond, j’étais dans le brouillard le plus complet. Pendant longtemps, je me suis interrogé sans interroger ceux qui se sont fait plaisir sur mon dos pensant que j’étais seul responsable de mon propre épisode malheureux. Pendant longtemps, je me suis détesté, méprisé dans ce que j’avais, consciemment ou non, donné à voir de ma personne, me demandant pourquoi Rémi, David ou Flavien (mes amis d’enfance, très corps traditionnel français et je ne m’en excuse pas) n’avaient jamais subi d’expérience comparable. Pendant longtemps, je me suis trouvé des torts parce que j’étais élevé au pays de l’égalité et qu’il était impensable pour moi que des agents de l’état puissent être du mauvais côté. Je crois même avoir pensé, l’espace d’un instant, que j’aurais été de ceux qui disent aujourd’hui, pour couper court à toute autocritique que nous n’étions pas aux USA, quand même.

 

Flash express : nous retrouvons au beau milieu des années 2000, cinq ans après mon infortune. Depuis, j’ai cumulé des expériences désastreuses avec la police mais, dans mon malheur, je me suis éduqué en prenant connaissance de l’existence de cas de brutalités policières. Je ne me reprochais plus rien même si je savais que je demeurais perdant quoiqu’il arrive alors je tâchais au maximum de ne rien laisser arriver. Quand on laissait passer la foule en gare Saint Lazare mais qu’on filtrait les arabes et les noirs, comme un coup de peigne dans une chevelure parasitée par des poux, pour nous fouiller, je la fermais. Quand un flic me reprenait, pour une clope mal éteinte ou un objet jeté dans une poubelle qui finissait par glisser vers le sol, à base de propos hallucinants par leur liberté de ton et leur racisme (« tu t’es cru chez ta mère ? » , « Hey Zoubida, tu t’es cru au bled ? »), je la fermais. Quand on m’interpellait avant de me déshabiller jusqu’au caleçon (Quartier de l’Opera) parce que j’avais le malheur de passer un portique en gare du nord et de me faire bousculer par une tête blonde qui profitait de mon passage sans mon consentement, je fermais ma gueule. Quand, sur l’esplanade de la défense, on me contrôlait juste avant le boulot et qu’on se permettait de fouiller ma sacoche, mes poches et même le contenu de mon paquet de clopes, je la fermais. Quand une dame se faisait arracher le sac à cent mètres de moi par un blanc et qu’on se jetait littéralement sur moi (malgré les cris de la victime qui leur disait « mais non, c’est pas lui, c’est pas lui ! ») pour me foutre la paix après m’avoir quand même contrôlé avec brutalité sans même s’en excuser, je la fermais. Quand, surpris de me voir seul à manger une glace en lisant un magasine pour ados sur un banc du parc de Bercy comme tant d’autres on me contrôlait sans justification, je la fermais. Et quand un flic décelait un peu de rage et de tristesse en moi et qu’il me disait “si t’es pas content, va te plaindre mais qui va te croire, hein? Qui va t’écouter?” en riant devant ses collègues, je la fermais et je souffrais en silence sans établir de contact avec le monde extérieur par peur de croiser ce regard compatissant mais qui enferme dans le désespoir.

Vous dire pourquoi je la fermais relève d’une seule chose : la famille. Désolé mais, pour moi, la garde à vue ne figurant pas au rang des objectifs à atteindre, j’ai toujours refusé d’empirer ma situation car je n’avais pas les moyens de me battre. J’ai grandi avec des parents humains et respectueux de la Sainte République égalitaire, bernés par l’illusion de la justice, au point d’intérioriser la même culpabilité qui était la mienne. Finir en garde à vue signifiait finir en garde à vue, une action qui n’a pas le droit à un autre chose qu’un arrière goût amer d’échec. Parce qu’on a tous grandi avec une idée, ma foi très fermée, sur le rapport à la Police, cette institution qui nous protège tous, s’occupe d’arrêter les malfrats, de nettoyer les rues, blablabla…. Parce qu’on a intériorisé la loi du cliché, pensant que la police a le droit de mal me traiter parce que j’ai le tort d’avoir la même couleur que ceux qu’on pointe du doigt ou de venir d’un endroit pensé comme siège social de la délinquance d’île de France. Et puis, j’étais déjà incarcéré dans un fantasme injuste et sale, pourquoi prolonger l’incarcération “pour de vrai”?

Je vais vous faire une confession honteuse: sur la question du rapport à la police, j’ai longtemps souffert du syndrome de Stockholm, leur trouvant des justifications quand il n’y avait que matière à s’indigner. J’avais intégré le fameux « et on s’etonne après qu’ils soient racistes », horrible raisonnement par la culpabilité où à force de clichés, on finit par se nier dans ses droits juste pour sauver sa face et se sortir du lot. Être le bon citoyen, arabe lisse, si l’on veut. Avoir tellement envie et besoin d’être respecté qu’on arrive à tout tolérer à commencer par le pire… Quand un flic m’interpellait en plein été et, devinant que je n’étais qu’une taffiole, je riais à ses blagues profondément homophobes et racistes ; quand il me palpait en me parlant de la gay pride en toute légèreté et me traitant de tous les noms, m’informant au passage qu’il savait que j’aimais ça, je prenais son parti contre moi. Quand l’un d’entre eux, après contrôle, devinais que je n’étais pas de la norme sexuelle majoritaire, se prenait de sympathie pour moi et mon sort de pédé de cité (“mon pauvre, j’imagine ces racailles qui doivent te harceler, tu devrais t’en plaindre….”)  je prenais son parti. Quand un flic allait jusqu’à fouiller ma play list sur mon Iphone (rue de Maubeuge, Gare du Nord), émettant des commentaires salaces sur mes choix musicaux, je la fermais et je prenais son parti. Tout ça au nom du “ferme ta gueule, ça t’évitera des emmerdes”.

Puis, j’en dégueulais de rage, quand j’étais seul en face à face avec ma conscience, mais avais-je d’autre choix que de me plier à l’autorité en essayant de me mettre à leur place ?

 

Puis sont venues les premières affaires de violences policières en banlieue. Terrifiantes. Même si j’étais un arabe lisse, un arabe pédale avec de l’argent sur lui, qui jouait les folles devant les flics pour s’éviter un contrôle abusif – une taffiole n’est capable de rien de bien dangereux, c’est bien connu -, j’apprenais que j’avais échappé à la mort. Les choses pouvaient en arriver jusque là. La tentation de fuir me brulait à chaque fois, mais je préférais tout sauf perdre ma vie car je savais que la mort pouvait m’arrêter dans ma fuite.

Parce que, quoi qu’on en dise, dans le rapport à la police, on est toujours du mauvais côté quand on est racisé. Le rebelle, celui dont on dira qu’il a osé un affront, un outrage, celui dont on ne minimisera jamais les actions dans les chroniques, celui dont on ne peut accepter le statut de victime, sera moi. Et la police, quand elle faute, aura le droit à tous les euphémismes, tous les dédouanements possibles. Doit-on encore parler des policiers qui ont été acquittés dans des histoires de meurtres ?

Pourquoi est-ce que des jeunes racisés sont prêts à tout pour échapper à un contrôle de police ? Tout simplement parce qu’on sait qu’on sera toujours perdants. Parce que dès le premier contact, on sait parfaitement qu’on a tout contre nous et on ne remerciera jamais toute la propagande qui nous a rendu coupable avant, pendant et après le rapport policier. On restera jugés avant même d’être accusés, qu’on soit en jean, jogging ou en costume.

 

Bien du temps est passé mais les hématomes sont toujours là. J’ai vécu avec cette tâche sur ma vie qu’aucun produit n’arrivera à effacer, sans même nourrir l’espoir de l’enlever.Et tout qui se passe ici, pas qu’aux Etats Unis, ne fait que la noircir et me rappeler à mes premières mésaventures.

On se gargarise à longueur de journée sur la liberté de penser, de circuler, de critiquer mais pourquoi un tel silence ? Pourquoi se refuser à un comparatif accablant entre la France et les USA sur cette question ? Parce que ça parle de race et de classe, deux notions à bannir parce que ça serait raciste ? D’ailleurs qui a décidé et au nom de qui de ce qui était raciste ou non ? Pourquoi un tel tabou ?

A nos amis blancs de Nuit Debout qui veulent de nous, les racisés, uniquement en renfort comme jadis on voulait de nous pour les pâtisseries à l’école lors des kermesses, pourquoi avoir réfuté cette réalité et l’avoir finalement validée quand elle s’est invitée sous votre nez ? Vous étiez où quand on hurlait notre désespoir ? Pourquoi est-ce qu’un problème n’a le droit d’exister légitimement et sans la moindre suspicion que lorsque vous en faites l’objet ? Et vous voudriez qu’on oublie continuer à nier l’existence des couleurs, des hiérarchies raciales sans même reconnaître l’erreur ?

Mention spéciale tout de même au flic racisé qui exauce les vœux de ventriloques racistes quand il se montre deux fois plus dur avec nous, – un nous qui renvoie aux victimes racisées -, prenant la liberté de nous tutoyer, de placer quelques mots d’arabe des fois, histoire de bien montré qu’il n’est pas de notre camp mais qu’il nous connait, avec nos vices et nos entourloupes. Je ne saurai éprouver autre chose que de la pitié pour toi , exactement comme ces hommes et femmes politiques racisés alibis dont on devine au premier mot la seule fonction…

 

J’aimerais revenir à Adama Traoré pour conclure. Espérer que son âme trouve la paix, finir en beauté comme si c’était possible mais je n’en ai pas la force. Espérer la justice même quand on sait qu’elle aime se dérober à certains d’entre nous. A travers Adama, j’aimerais aussi revenir à toutes ces morts lâches, brutales et injustifiées mais qu’on a apprit à encaisser mais qu’on ne voudra plus jamais tolérer. Attendons que l’enquête sur sa mort aboutisse et ignorons, à titre exceptionnel, le démon du pessimisme qui vit dans un coin de nos têtes et qui aime nous susurrer notre impuissance. Oublions tout ça.

Après avoir été condamné pour discrimination, notre cher Etat ne semble pas souhaiter vouloir se pencher sur la question. Et quand une activiste comme Sihame Assbague ose amener le problème sur la table, on l’accusera plus ou moins de faire monter le FN ou d’exacerber les tensions. Comme si le FN allait changer quelque chose à votre vie… Il n’est pas question de marquer au fer l’intégralité des policiers pour qui j’ai du respect mais de pointer des brutalités et des discriminations qui peuvent entraîner la mort. On n’éprouve aucun mal à pointer du doigt les musulmans pour un attentat, à demander des actes de désolidarisation (comme si, en substance, on sous entendait une solidarité inconditionnelle, presque tribale), qu’attend-on pour agir concrètement ? Qu’attend-t-on pour parler du racisme ? Qu’attend-t-on pour parler du rôle de l’état dans toute cette mascarade ? Combien de morts vous faut-il ? Combien de familles endeuillées vous faut-il ?

Quant à ceux qui se passionnent avec sincérité sur le sujet, auquel ils sont étrangers, mais qui ont le moyen de rédiger des tribunes et des livres, qu’attendez-vous pour lâcher le micro, renoncer à un peu de narcissisme et donner la parole aux concerné-e-s ? Et pour ceux qui, malgré la mort, continuent de trainer les victimes de violences policières dans la boue, comment avez-vous pu renoncer à votre humanité ? Aux aveugles de la couleur, comment pouvez-vous d’une main nous renvoyer à nos origines pour relativiser notre humiliation (« Arrête de te plaindre : au bled, ça doit être pire… ») et nous demander d’être nu de toute appartenance ethnique (c’est assez difficile de passer pour un blanc quand on est bronzé de nature, croyez-moi) ? Aux médias, je sais que vous travaillez sous la pression du journalisme qui fait frissonner mais ayez un peu d’intégrité et dites les choses franchement, sans langue de bois, pour une fois. Quant aux responsables politiques, gênez-vous : vous êtes capable du pire du pire (et la liste est longue), alors, franchement, une petite réforme de la police, qui apaisera bien du monde et des deux côtés, ne ferait pas de mal…

Oui, je parlais de la fameuse promesse sur laquelle certains se sont fait élire.

PS : Pas la peine de venir m’instruire, moi le bougnoule subjectif sur les vertus de la police que j’ignorerais, de me parler des syndicats policiers LGBT, de m’inviter à se tenir la main en écoutant John Lennon, de me demander d’adoucir ma critique ou mon récit, de me faire le classique procès en hystérie, de m’inviter à rêver d’un autre monde, de me demander de retourner dans un “chez-moi” fantasmé sur les bords de la Méditerranée ou de me parler de racisme antiblanc. Par contre, j’invite tout le monde à sortir de sa zone de confort et à regarder la vérité bien en face. Ca pourrait sauver des vies…

Urgence : La Marche de la Dignité

Marche de la dignitéQu’il est loin le temps où les luttes étaient téléguidées par un état qui se voulait bienveillant et où la récupération ne se faisait pas attendre. Qu’il est loin le temps où les racisé-e-s, probablement parce que méprisés dans leur identité multiple (jeunes, banlieusard-e-s, pauvres, “issu-e-s de l’immigration”, etc…) ne pouvaient se révolter qu’à condition de ne pas froisser l’état, de ne pas chambouler l’ordre établi et d’avoir principalement dans leurs rangs des cautions blanches et au profil d’intellectuel. Aujourd’hui, on a marché pour affirmer plus que jamais notre dignité.

Au départ, la marche a été diabolisée avant d’avoir lieu. Entre Yael Mellul, avocate connue pour son soutien inconditionnel à Israël et à sa politique catastrophique, qui a inventé une marche de la dignité avant même qu’elle ait lieu (!) en la faisant passer pour, grande surprise, un évènement antisémite et Caroline Fourest qui relaie un énième mensonge, via la Revue Prochoix, amalgamant Tariq Ramadan, le Hamas, la Manif pour tous, avec l’organisation de la marche, on aura tout fait pour jeter le discrédit sur la Marche. En plus, ce ne sont pas des racistes du FN, mais des “gens bien” qui sonnent l’alerte, vous avez vu! Bref, cet évènement, dont l’appel a été lancé par la Mafed (Marche des Femmes Pour La Dignité) n’a pas bénéficié de la promo dithyrambique et de la large couverture médiatique dont bénéficient les manifestations qui émanent de responsables politiques. Comme d’habitude, les mensonges pleuvent car, pour les dominants, quand on se sent au bout de ses arguments, il ne reste plus qu’une seule arme pour convaincre : diaboliser l’opposant quitte à tomber dans la bassesse, la lâcheté et la calomnie. Mais tant qu’on fait ça “pour la République”

Ici, pas de protestations débiles avec inscriptions au feutres sur corps sveltes et slaves avec slogans sans saveurs, ni réflexion. Cette marche s’inscrit dans la lignée des luttes historiques; ce sont des luttes qui n’ont jamais cessé d’exister car en 30 ans de débats interminables, rarement entre concerné-e-s, mais qui, malheureusement, ne pouvait que continuer à être pertinentes tant la situation des quartiers populaires s’est aggravée. Entre temps, il y a eu des révoltes urbaines, l’aggravation des crimes policiers, une banalisation d’un racisme décomplexé et exacerbé par le mythe d’un racisme anti-blanc, l’augmentation et la féminisation de l’islamophobie, sans oublier la pauvreté dont les quartiers populaires et leurs habitants sont les premières victimes. 2005 a été l’année du coup de projecteur pour les banlieues mais surtout le déclencheur d’une nouvelle génération d’activistes et de militants qui ont marché pour leur dignité, dans une société française ou leur parole est régulièrement confisquée, lorsqu’elle n’est pas déformée ou caricaturée. La Marche de la dignité, c’est l’expression la plus légitime qui puisse exister car elle émane cette fois directement des premier-e-s concerné-e-s qui sont et restent les premier-e-s sur le terrain. Elle échappe non seulement à la tutelle bienveillante et paternaliste du parti socialiste mais est également un message fort envoyé au gouvernement.

Mais les trolls racistes n’ont rien vu de tout ça. Ils ont vu de la racaille (probablement car la marche émanaient de gens “basané-e-s”). D’autres y ont vu de l’anti-France. J’y ai vu de la force. J’y ai vu à la fois la dénonciation du racisme d’état, du capitalisme, du sexisme, des violences policières, de l’impérialisme, la transphobie, l’islamophobie, la négrophobie. Mais ça, les “imbéciles d’en face” comme on les appelle, ils n’y comprennent rien. Aurore Bergé, qui récemment s’affichait en maillot de bain sur twitter lors de la foireuse affaire du Bikini, déclarait: “La est celle de l’indignité. Celle qui appelle au boycott d’Israël et crache sur la République.” Sauf que le chantage au patriotisme bidon (patriotisme flatté par des gens qui se tapent royalement de la France et dont la cause première est de chanteur leur amour pour Israël), pour des gens qui ne se reconnaissent pas dans la République, qui attendent encore l’égalité, la liberté et la fraternité, ça ne marche pas. De même que de se refuser de voir le rapport flagrant entre les oppressions systémiques des habitants des quartiers populaires et de leurs semblables avec l’oppression subie par le peuple palestinien depuis des décennies relève d’une mauvaise foi exemplaire. En réalité, on se solidarise dans la Palestine car c’est devenu un miroir de la situation bien française : une population de quasi enfermement, un apartheid, des lois d’exception (la laïcité a été dévoyée pour contrer les musulmans, n’en déplaise aux trolls religiophobes qui pensent se dédouaner de leur racisme quand ils affirment haïr “toutes les religions”), un taux de chômage monstrueux, une mixité sociale nulle, des moyens réduits et surtout la confiscation de son propre destin qu’on refuse encore aux premier-e-s concerné-e-s d’accomplir.

François Hollande promettait de lutter contre le délit de faciès. On attend toujours. Depuis, son ministre des transports, Alain Vidalies, a déclaré préférer la discrimination au risque d’attentats. En même temps, quand on est un homme blanc “mainstream”, la discrimination, on ne connait pas. On vous souhaite de vivre au quotidien le mépris, l’humiliation et la haine des contrôles systématiques, fondés uniquement sur votre couleur de peau, des jeunes abattus par la Police et nous en reparleront. On reparlera également du récépissé, abandonné par Valls car ce serait une mesure “trop lourde”…. On préfèrera bombarder la Syrie ou valser avec les Saoudiens, c’est certainement moins lourd sur la conscience que de lutter contre les abus dans la police. Les associations qui se solidarisent des victimes de violences policières vous le diront : le but, ce n’est pas d’incriminer l’ensemble du corps policier mais de garantir la liberté à tous de circuler sans contrôle au faciès mais surtout de garantir une vraie paix sociale.

Cette marche a quand même fait des déçu-e-s : pour ceux qui s’attendaient à des hymnes au fondamentalisme, à des “Allahu Akbar” scandés en même temps que des slogans antisémites avec des prières de rue dans le fond, il faudra vous trouver d’autres fantasmes. Par conséquent, on mettra la focale sur la présence du Parti Des Indigènes de La République. Pour l’establishment, il n’est pas concevable de marcher à leurs côtés, tant le PIR est désigné comme sémant la confusion et catégorisant la société; en effet, pour Pierre Kanuty, il est impossible de parler de racisme d’état “quand la ministre de la justice est noire”. Super convaincant… Et pourtant, ce ne sont pas les membres du NPA, d’Europe Ecologie, de l’Union Juive Française pour la Paix, des Juifs et Juives Révolutionnaires ou d’autres organisations anti-racistes qui se sont retenus de marcher pour réaffirmer leur dignité aux côtés du PIR. Une fois de plus, le chantage ne fonctionne pas. Surtout qu’en face, quand il est question, dans le camp dit “progressiste”, de lutter en faveur de la prostitution, cela ne gêne personne de faire ami-ami avec Guy Geoffroy dont les positions anti “mariage pour tous” ne semblent pas tout à fait rimer avec celles des abolitionnistes. Qu’on taxe le PIR d’antisémitisme est un sujet qui mérite, au moins, qu’on mette à plat tout ça une bonne fois pour toutes mais qu’on en fasse la raison principale du dénigrement de cette marche prouve, une fois de plus, combien l’establishment déteste qu’une lutte lui échappe des mains. Qu’est-ce qu’on déteste voir des dominés s’organiser, s’émanciper, se libérer, entreprendre ses luttes pour sa propre destinée! En réalité, qu’on le veuille ou non, la Marche est la synthèse de réflexions issues de décennies de luttes. On se lève pas un beau matin avec un sentiment de révolte; cette Marche est un événement majeur qui rappelle des affaires d’injustices flagrantes (Zyed et Bouna, Amine Bentounsi, Ali Ziri, Lamine Dieng, Mahmadou Marenga, Abou Bakari Tandia, Samir Abbache, Taoufik El-Amri, Albertine Sow, Louis Mendy, Chulan Liu, Lamba Soukouna, Remy Fraisse, etc…). On a hérité des fondements des luttes historiques qui permettent de repenser la dignité dans une société ou le racisme est d’Etat. Pour la personne non concernée, comprenez que le racisme d’état vous consume de l’intérieur, vous fait haïr et mépriser votre propre être (ce qui a pour conséquence d’engendre des individu-e-s comme Lydia Guirous et autres personnes qui détestent ce qu’elles sont) et aujourd’hui, la dignité de cette marche, c’est de clamer haut une résistance.

FemmesLes femmes ont porté la Marche. Elles étaient, dans leur immense diversité, présentes sur tous les fronts. On a rendu hommage à ces combattantes qui compilent des tas d’oppressions et qu’on a utilisées contre les hommes des banlieues qui, comme on le sait tous grâce à des associations comme NPNS (merci le PS!), seraient plus machistes et violents que les hommes blancs qui ne vivent pas dans les quartiers populaires. J’ai vu des femmes au discours sans appel mais néanmoins drôle (“Ta main dans mon afro, mon poing dans ta gueule!”), des femmes qui luttaient à la fois contre le capitalisme et le sexisme, des femmes qui rendaient hommages à leurs soeurs des pays du sud sans l’universalisme blanc narcissique. J’ai entendu les paroles de Stella Magliani Belkacem qui a rappelé que le changement ne pouvait venir que de luttes, admiré les femmes en luttes du 93, écouté Amal Bentounssi. J’ai entendu des discours trop souvent décriés comme étant “anti france” là où la France se prive de ce qui pourrait la sauver : la dignité des plus dominés. Ces femmes et ces hommes, qu’ils soient issus des organisations féministes, de la brigade anti-négrophobie, des Indivisibles ou d’associations anti impéralistes, nous ont montré par leur seule présence et parfois dans leurs mots durs que la dignité est notre plus grande arme. Quoi de plus normal que la Marraine de cette marche soit Angela Davis, icône incontestable des luttes féministes et anti racistes!

En conclusion, aux sceptiques des luttes non encadrées par le blantriarcat, aux frileux de la révolte populaire, aux mythomanes pyromanes, aux analphabètes de la dignité, sachez que vous avez perdu. Pas une guerre ou une bataille mais vous avez perdu la main sur nous. Nous ne serons plus jamais instrumentalisés par un quelconque pouvoir, qu’il soit de gauche ou de droite. Nous nous refusons à nous haïr entre nous pour que vous vous sentiez bien au dessus de nous. Nous nous refusons à vous laisser définir NOS luttes, NOS oppressions et NOTRE dignité. Vous qui nous avez tant sermonné sur tant de sujets sans jamais vous exprimer sur ce qui nous a profondément meurtri (la précarité, la marginalisation, la discrimination, les farces artistiquement racistes comme Exhibit B, etc…) tout en perdant du temps à disqualifier des concepts comme l’islamophobie, la “race” ou la gentifrication par manque de reconnaissance de votre propre racisme mais aussi par ignorance, vous n’avez plus de pouvoir sur nos propres luttes. Nous avons notre agenda et il sera contre l’oppression. Nous sommes tous et toutes solidaires de toute notre âme envers les victimes de la violence, qu’elle soit nationale ou internationale et qu’elles se trouvent en occident ou ailleurs. Le charlisme d’état, l’antiracisme niais et raciste, le refus de certaines réalités sémantiques ou sociétales, la hiérarchisation des oppressions, la concurrence des luttes, la surveillance de masse, l’instrumentalisation des blessures, la violence d’état et notre invisibilisation… On en veut pas. Et on luttera. Et on n’attend pas que la licra, Sos Racisme ou Gilles Clavreul et autres “antiracistes de canapés” se manifestent pour affirmer NOTRE dignité à nous.

PS : Bien essayé le chantage. Mais… venant de la part de personnes qui, pour le coup, font VRAIMENT monter le #FN dans ce pays, gardez vos conseils pour vous. Le #FN, c’est juste la pointe de l’iceberg, la caricature. Mais avant la caricatures, il y a beaucoup de monde et qui ne s’en rend même pas compte… tant les esprits ne sont pas décolonisés.